November 28th, 2010

DES FILLES EN NOIR

Noémie (Élise Lhomeau) et Priscilla (Léa Tissier), deux adolescentes de  terminale au style pseudo gothique, rêvent tout haut à un suicide commun à deux. L’année précédente, Noémie avait déjà fait une tentative de suicide, et elle songe à recommencer, dégoûtée de la vie, du monde qui s’ouvre à elle, à elles. Priscilla adhère aux thématiques mortifères de son amie. La vie, l’environnement, les autres, tout leur semble faux. Elles vivent d'absolu, rien ne trouve grâce  à leurs yeux. Leurs pairs, les petits copains leur apparaissent stupides, volages, quant aux adultes, tous se retrouvent  dans le même sac bon à être jeté. Elles glissent vers l'abîme dans une infernale spirale qu'elles mâtinent de vagues colorations romantiques pour justifier leur geste.
Nous les suivons dans leur inébranlable conviction d’en finir. La vague mortifère submerge tout désir de vie.  Leur révolte se heurte à l’impossibilité de se dégager de l’immédiat perceptif. Tout est définitivement assombri, rien ne pourrait éclairer leur vie présente et à venir. Le feu pulsionnel ne fonctionne qu’entre elles pour mieux alimenter leur indéfectible volonté de disparaître.

Jean-Paul Civeyrac, le réalisateur, avec une remarquable sensibilité rend bien compte de ce gouffre qui singulièrement l’adolescence, peut engloutir des individus en perdition, ayant perdu toute appétence à la vie. Il se garde de toute explication nosographique, tout au plus pouvons nous subodorer des  histoires familiales chaotiques. La mère de Noémie vit seule. Priscilla a rejeté la sienne pour vivre avec sa sœur. Mais cela semble un peu court d’autant que la famille maternelle de Noémie parait chaleureuse, même avec un oncle libidineux trop entreprenant aux yeux de Priscilla. Par petite touche le réalisateur dépeint la sécheresse de la vie sentimentale de Noèmie, incapable d’exprimer des affects. Elle n’arrive pas à pleurer comme si la vie n’avait aucune saveur, car si elle ne pleure pas, ce n’est pas pour autant qu’elle rit. Comme si l’extérieur rebondissait sur elle sans la pénétrer, caparaçonnée dans une insensibilité. Elle découvre en Kleist une justification à son dégoût de vivre. On remarquera avec quelle facilité les adolescents peuvent adhérer « naïvement » à une ambiance, à une vision et sans mise à distance vouloir aveuglément la suivre. Ici Kleist et le romantisme allemand leur servent de guide qu'elles suivent au pied de la lettre. En fait, brûlées par un feu intérieur trop intense et incapables de l’extérioriser elles se laissent consumer par lui. Leurs rares cris aux autres se résument dans le signifiant feu graffiti qu'elles taguent sur la voiture du proviseur qui réprimandera fort justement leur conduite, tout comme un médecin qui refusera fort  justement de leur prescrire des somnifères.  Quelques adultes demeurent un peu plus audibles mais ils sont aussitôt rejetés. Le professeur de musique pourvoyeur du livre de Kleist ! et une aïeule subclaquante qui dans un râle d’outre tombe conjure l’une des filles à vivre. Mais rien ne semble arrêter leur conviction. Même séparées physiquement elles gardent un lien par le téléphone et chacune se persuade de se jeter dans la vide. Au petit matin le drame s’actualise … une nouvelle journée débute.

Des filles en noir interroge chacun et ouvre des perspectives. La remontée à la vie va lentement s’effectuer, au bord du précipice. Une parole, un accompagnement, un désir qui se rallume, un fil qui tient malgré tout.

Ce n’est pas le suicide de personnes désespérées. Elles brûlent de vie mais celle-ci leur paraît si éloignée de leurs rêves romantiques d'absolu. 

Beau film habité par deux formidables jeunes actrices.

Des filles en noir, film français réalisé par Jean-Paul Civeyrac (2010).