February 1st, 2008

LE ROI ET LE CLOWN







Au tout début du 16eme siècle en Corée sous le règne de Yeonsan de la dynastie Chosŏn, une troupe de saltimbanques vivote en donnant des spectacles en province. Pour ramasser quelques subsides supplémentaires, Gong-Gil un jeune comédien efféminé se prête à la prostitution auprès d'un  seigneurs local au grand dam de son compagnon Jang-Sang. Suite à une bagarre mortelle, les deux comédiens vont se réfugier à Hanyang l’actuelle Séoul. Ils veulent se faire remarquer du roi, aussi ils n’hésitent pas à le brocarder. Naturellement ils atterrissent dans les geôles royales. Pour éviter un sort funeste, le « capitaine » Jang-Sang propose un spectacle de nature à faire rire le souverain neurasthénique. Ils jouent des grivoiseries et frasques sexuelles qui dérident le roi, et la petite troupe s’installe dans le palais. La raillerie, la bouffonnerie déplait à la cour du monarque d’autant plus que celui-ci encourage les acteurs à se moquer des ministres et des courtisans. Ėvidemment la farce vire au drame. Parallèlement le roi ressent confusément une attirance pour la beauté androgyne de Gong-Gil. Le voici à nouveau dans le rôle de prostitué, certes royal, mais qui déclenche la jalousie de son partenaire. Du coup le roi châtie Jang-Sang en lui faisant brûler les yeux. Aveugle il accède à une nouvelle conscience et la fin de l’histoire espérée se réalise.

Jang-Sang Woo-Seong Kam & Gong-Gil Jun-gi Lee

On lira ici une excellente analyse politique, sociale, altersexuelle de cette fable. Je retiens de ce film pour ma part l’aspect psychologique. Nous ne sommes pas dans Shakespeare (Hamlet) mais la trame psychologique du scénario est suffisamment soulignée pour s’y intéresser. Au début on nous dit que ce roi cruel - en effet- est orphelin de mère depuis l’âge de deux ans. Depuis il se montre passablement perturbé (neurasthénique), manipulé par son entourage alors qu’il possède un pouvoir sans limite, et fixé par le souvenir d’un mère idéalisée. A la manière de Laïos* il fonctionne dans la réalité, scotché au factuel. L’arrivée des comédiens, de la subversion qu’ils suggèrent, amène Yeosan à se décaler un peu du perceptible pour revisiter son passé. Ainsi il propose aux saltimbanques de jouer un épisode historique qui se confond avec son histoire infantile. Du coup cela se transforme en une sorte de représentation psychodramatique d’évènements refoulés. La figuration théâtrale de l’empoisonnement de sa mère lui explose à la gueule. Ce retour du refoulé  déchaîne sa fureur. Cela va trop vite pour Yeosan. Il demeure dans une toute puissance, incapable de moduler ses affects. Il passe à l’acte brutalement sans capacité d’élaboration. Déconnecté de son inconscient il ne peut imaginer une autre solution. Même son amour pour Gong-Gil ne parvient que légèrement à infléchir sa folie. D’ailleurs ce mouvement d’intériorisation est vite barré par un retour réel dans les jupes de sa maîtresse.

 

En contrepoint le personnage de Jang-Sang présente un fonctionnement  névrotique bien tempéré. Au début du film il est clair qu’il aime d’amour son compagnon, mais sans oser le reconnaître semble-t-il. C’est cet amour qu’il le conduit à le soustraire à l’appétit sexuel du seigneur jusqu’à provoquer le meurtre du potentat par Gong-Gil. On peut se demander si le recours à la bouffonnerie qu’il met en scène avec Gong-Gil ne remplirait pas la fonction symbolique de lui témoigner son amour. Par la suite sa jalousie resurgit lorsque le roi s’entiche de Gong-Gil. Il veut fuir, plutôt que regarder la réalité, son amour pour Gong-Gil rapté par le tyran. En voulant le sauver il perd la vue, comme Œdipe*. Mais sa cécité lui ouvre d’autres horizons et notamment une plus grande connaissance de son fonctionnement psychique, de son inconscient.

Revenons au film qui m’a emballé et même tiré quelques larmes… Magnifique film réalisé par Lee Jun-Ik ! Ah oui j’allais oublier, il y a deux mois Lionel écrivait :  Voilà tout. Je n’ai pas vu le film de clôture Le Roi et le Clown, de Lee Jun-Ik (Corée), que je me réserve pour sa sortie prévue le 23 janvier 2008. Mille excuses à Psykokwak  (fan de ciné asiatique…
Il ne te reste plus qu’à le voir, je te le recommande vivement.

* Comme Laïos c’est un tyran orphelin et psychotique, quant à Œdipe c’est l’Œdipe à Colone devenu sage.  

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