BLOG - ALBUM DE PSYKOKWAK
juin. 7e, 2009
07:53 pm - COURIR

J’aime l’activité sportive et je garde de bons souvenirs du livre d’Éric Fottorino, et aussi ceux de Nucera qui évoquent le vélo. J’étais impatient de découvrir ce court roman.
Courir débute à la veille de la 2eme guerre mondiale avec le portrait d’Émile, un adolescent tchèque de 17 ans. Il travaille dans l’usine de chaussures Bata de Zlín la ville où il habite. On pourrait y voir là une prédestinée, en fait pas pour le moment, car il se concentre sur ses cours du soir dans l’espoir de gravir les échelons professionnels. Il arbore constamment un beau sourire et il n’aime pas courir, tout comme son père qui considère cette activité comme improductive et onéreuse question ressemelage !
Il est obligé de participer à une petite compétition organisée par son entreprise, et à son grand étonnement il termine second. Puis son pays tombe sous la coupe des nazis et lors d’une nouvelle course, Émile se permet de devancer les soldats de la Wehrmacht. Faute d’autres activités, il prend plaisir à enchaîner les kilomètres de course à pied.
Après la guerre il persiste, et Émile devient champion régional et national. Il intègre l’armée où il continue à remporter de nombreuses victoires. L’auteur en francisant son prénom tente de nous inviter à suivre cette biographie avec une part de fiction. Il faut attendre les deux tiers du récit pour lire le nom de Zátopek. Un patronyme si facile à mémoriser dans toutes les langues.
La lecture du livre qui requiert la durée d’un marathon, se lit d’une traite, très facilement et n’oblige pas à reprendre son souffle.
Emil Zátopek au style si particulier.
Un style impossible. À se demander comment se débrouille Émile. Il y a des coureurs qui ont l’air de voler, d’autres de danser, d’autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l’air d’aller plus vite possible où on vient de les appeler. Émile, rien de tout ça. Émile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé en grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir.

L’auteur traite également par petites touches l’environnement politique. De l’éphémère république d’après guerre avant que tombée dans le giron soviétique elle ne devienne une république populaire avec le sinistre Gotwald et sa cohorte de procès de Prague et on pense à L’aveu de Arthur London. Puis de ces non moins sinistres successeurs jusqu’à cette lueur, cette éclaircie le temps d’un printemps avant que les pays frères ne viennent brutalement refroidir l’espérance d’un peuple. Émile traverse ses périodes en faisant le gros dos. Lui-même ne pouvant que peu sortir ou s’exprimer. Après avoir enduré les vexations, il se libère lors du printemps et ses déclarations le condamneront à un purgatoire. Lui le colonel se voit relégué dans une mine puis éboueur et enfin archiviste dans un sous sol…
Echenoz survole ce parcours hors du commun, de cette trajectoire qui le fit le plus grand coureur de fond de l’après guerre et une vie assez modeste et même tragique avant que La révolution de Velours le réhabilite.
Dans les pages où l’auteur évoque son entrainement sa rage de courir, se faire mal, d’aller toujours aux limites de son corps, je pensais à un livre de Marc Batard, un alpiniste qui adolescent partait seul courir pour endurcir son corps et son esprit. Il devint l’un des plus grands alpinistes des années 80 en enchainant d’incroyables exploits sportifs en montagne. Sa rage quasi masochiste cachait une douloureuse histoire qu’il raconte dans La sortie des cimes.
Pour Émile il y a une volonté différente, que l’auteur n’approfondit pas et c’est dommage. Je suis resté un peu sur ma faim, j’espérais que Echenoz nous parle de cette rage, de ce masochisme à courir durant des heures et qui devient une forme de plaisir avec la sécrétion d’endorphines dans le corps.
Du coup on attend les à-côtés, les évènements politiques, on guette avec impatience l’apparition de têtes connues comme les camarades français qui l’accueillaient au cross de l’Humanité.

mai. 26e, 2009
01:52 pm - PENSÉE MAGIQUE

J’avais lu Courir avec les ciseaux, son précédent roman qui raconte l’enfance et l’adolescence de l’auteur. Un itinéraire chaotique avec une mère déjantée pour ne pas dire folle et en guise de père substitutif le psychiatre maternel adepte de thérapie familiale permanente à domicile, bref totalement loufoque. Ceci dit Freud emmenait quelquefois ses patientes en vacances avec lui, très loin de la sacro-sainte règle d’abstinence de la psychanalyse. Le psychiatre totalement azimuté réussissant l’exploit de laisser le jeune Augusten aux prises avec l’un de ses patients qui au passage le viola ! Dans Pensée magique -concept psychologique- Augusten a la quarantaine et il nous livre son quotidien sous la forme d’une petite trentaine de vignettes comme autant d’instantanées de sa vie passée et actuelle.
Après une adolescence pour le moins cabossée, il a réussi à devenir publicitaire tout en menant une vie d’alcoolique qu’il raconte dans Déboires que je n’ai pas lu.
D’inégales saveurs et de drôlerie, il croque les travers de ses proches et de lui-même. Il apparaît tantôt comme un obsédé du désordre, mythomane, angoissé et toujours avec une pointe de dérision et d’humour. Au début cela suit une chronologie. De son enfance où il espère devenir un star de cinéma après avoir été choisi pour figurer dans un pub, puis il s’imagine issu d’une famille autrement plus excitante que la sienne, et on parcourt quelques épisodes de son adolescence. Il s’interroge sur son identité sexuelle et de la possibilité de changer de sexe. Il suit des cours dans une école pour devenir mannequin mais montre plus de disposition pour la position couchée que verticale. On sourit à l’évocation de ses tâtonnements pour devenir l’écrivain reconnu, ce qui n’était pas gagné d’avance compte tenu de son histoire.
Il reste attachant car il trouve le moyen de concentrer sur lui un panel de tares assez rare pour que ne nous laisser indifférent. Et puis son esprit s’égare dans l’imaginaire et il n’hésite pas à nous raconter des histoires abracadabrantesques, que ce soit des rats dans sa baignoire, d’une femme de ménage naine qui l’escroque sans vergogne. Bref il apparait tellement complexe que s’en est marrant. Il sait à l’occasion devenir plus intime, plus vrai quand il évoque son couple, l’amour qu’il partage avec Dennis. On a aussi droit à de savoureuses rencontres avec un prêtre, un psy et je prenais plaisir à passer d’un épisode à l’autre. On peut trouver l’exercice répétitif à la longue et l’ennui n’est pas loin heureusement que Burroughs manie adroitement l’humour et déniche dans ces anecdotes toujours l’occasion de repérer des traits de comportements révélateurs des nos mœurs.
Le site d’Augusten Burroughs et les cinq premières pages.
Matoo en parle aussi.

mai. 12e, 2009
02:28 pm - UNE ÉDUCATION LIBERTINE

Du 14 au 17 mai se déroulera à Chambéry le Festival du 1er roman. Parmi les auteurs invités figure Jean-Baptiste Del Amo dont j’avais lu cet automne son roman Une éducation libertine. À cette époque j’avais parlé du roman de Tristan Garcia, La meilleure part des hommes, et pour se différencier de son homonyme publié au même moment par le même éditeur, il a choisi le patronyme de sa grand-mère del Amo. Voilà une excellente occasion de réparer mon oubli et de parler de ce roman qui nous prend aux tripes.
Gaspard, un jeune breton de dix sept ans débarque dans le nombril crasseux et puant de la France durant l’été 1761. Nous apprendrons plus tard ce qui l’a poussé à fuir la porcherie familiale pour l’aventure parisienne. D’une puanteur à l’autre car le jeune homme découvre un Paris pestilentiel assommé par une chaleur étouffante. C’est une immense cour des miracles en cette fin d’ère monarchique, un Paris grouillant d’une fange de loqueteux, de misère, de saleté auquel s’oppose celui des riches bourgeois et nobles. Deux mondes dissemblables, antagonistes que Gaspard désire franchir. Tel Rastignac il n’a de cesse de vouloir s’extraire du bas peuple pour entrer dans celui de la haute société, de la noblesse, du luxe. Collées à sa peau, ses origines paysannes le répugnent. Une mère qualifiée de truie et un père guère mieux estimé dont on apprendra à la fin du roman la tragique destinée.
Désargenté Gaspard s’enfonce dans les eaux troubles du Fleuve et amarre les billots de bois qui descendent la rivière pour un maigre salaire. Le Fleuve, jamais dénommé, charrie des tonnes immondices, de cadavres. Gaspard est à la fois fasciné et terrifié par cet immense égout qui scinde Paris. Il n’ose le franchir et il demeure un temps rive droite. Il rencontre Lucas dont il partage la couche avant de trouver une méchante chambre. Au sol une vilaine auréole, les vestiges d’excréments lâchés lors de la pendaison de l’infortuné locataire précédent. Dans une longue première partie l’auteur décrit avec une rare puissance la misère, la promiscuité, le règne des ordures, la laideur, les effluves humains et animaux nauséabonds qui enserrent la grande ville. Une narration corporelle, charnelle de cette urbanité. Les corps s’exhibent sans retenue et sans intimité. Jean Baptiste Del Amo ne ménage pas le lecteur dans ce tableau de la Seine parisienne.
Terrorisé par le Fleuve, notre héros amoral s’enhardit à le franchir et sur la rive gauche commence alors son ascension sociale. Engagé par un perruquier il endosse des habits plus respectables. Un des clients, le comte Étienne de V. le remarque et en fait son giton le temps d’une passade. Il l’habille, l’introduit dans de belles demeures, s’amuse avec ce freluquet qui ose souhaiter s’émanciper de sa condition sociale pour intégrer la sienne. Etienne de V. a beau ressembler à un libertin sadien, il n’en demeure pas moins soucieux de veiller aux respects de la différence des classes. Le comte après avoir profité de son corps le rejette comme un mouchoir usagé. Contrit par le soudain abandon, Gaspard refranchit le fleuve et s’enfonce dans la ville, goûte aux affres de la prostitution. Animé d’une volonté farouche, il parvient à se faire adopter par une famille noble, puis sans état d’âme il profite et monnaie ses charmes auprès de vieux nobles libidineux pour amasser une petite fortune.
La dernière partie du livre ne peut que décrire la chute du gigolo imposteur. Ne pouvant tenir sa place de gentilhomme, se sentant démasqué il scarifie profondément son corps comme pour mieux inscrire dans sa chair à moins que ce ne soit pour lui en ôter les traces les marques indélébiles de ses origines. L’abdomen apparut, la plaie se devina sous la maille d’un tulle. L’entaille avait été consciencieusement nettoyée et n’était qu’un trait sur l’épiderme. Gaspard observa la fente vultueuse, la chair concupiscente, se rassura de sa présence. Il se l’était infligée. Il doutait du geste, mais la plaie était la souveraineté qu’il possédait encore sur ce corps, du moins sa surface. « Que cache la plaie ? » dit Gaspard. Son regard se logea au fond de l’entaille où les tuméfactions de l’épiderme laissaient place à des teintes blondes et nacrées, aux amas de chair morte, aux dépôts écailleux. Gaspard eut pour ses sous-couches une aversion immédiate. Une certitude s’imposa : au plus profond de ce ventre logeaient les pires immondices, l’essence de sa corruption. La plaie, cette fenêtre, s’ouvrait sur l’obscénité et le désarmait.
Je retrouvais des accents du Villon de Jean Teulé, du Nécrophile de Gabrielle Wittkop certes dans une langue un peu moins luxuriante. Écrivain que cite l’auteur comme une de ses affluences ! Un roman charnel qui colle à la peau, qui exhale les sensations olfactives. Pour Jean-Baptiste Del Amo un roman doit hanter le lecteur, le pousser à la remise en question, tendre un miroir… transgresser. On est servi avec son premier roman situé au cœur du siècle des lumières qui dégage une richesse de sensations tout azimut.

mar. 11e, 2009
03:31 pm - LA THÉORIE DU PANDA

Dans un billet égoïste l’excellent In Cold Blog cite trois fois Pascal Garnier dans son millésime littéraire. Voilà un auteur dont je ne connais rien et derechef je me suis enquis d’un de ses livres. Mon choix s’est porté sur un roman récent et court au titre singulier La Théorie du panda.
Et cette Théorie du panda alors ? À l’image des rencontres, d’une certaine absurdité ; une peluche gagnée au stand de tir d’une fête foraine qui considère le monde et la faune qui l’habite d’un même œil écarquillé, affichant le même sourire béat qu’on lui mette ou non la tête en bas.
Belle découverte que ce roman au style surprenant qui m’a entraîné à suivre ce curieux Gabriel dans un cheminement à l’allure introspectif.
Pascal Garnier
Lire ici une interview rare de l'auteur.
La Théorie du panda, roman français de Pascal Garnier édité chez Zuma, 175 pages (2008).
mar. 3e, 2009
11:39 pm - LES ACCOMMODEMENTS RAISONNABLES

Comme souvent dans les romans de Jean-Paul Dubois le récit débute à Toulouse et le narrateur Paul Stern, la cinquantaine, assiste médusé à l’évolution de son environnement. Sa femme se retire dans une mélancolie impénétrable. Alexandre, son veuf de père, hérite de la fortune de son frère brutalement décédé. Jusque là, Alexandre avait mené son existence dans la retenue, la mesure et selon une certaine probité morale, du moins en apparence. Tout à l’opposé de son frère qui menait grand train étalant sa richesse sans vergogne.
Brutalement son père change de comportement, balayant ses principes pour plonger sans état d’âme dans une vie bling bling, allant jusqu’à épouser sa belle sœur !
Paul quelque peu déboussolé saisit une opportune proposition de travail à Hollywood pour s’exiler quelque temps. Peu de chose le retient. Sa femme entre en clinique psychiatrique pour une sévère cure de sommeil. Autant rejoindre Los Angeles et devenir un script doctor pour la Paramount. Il se voit confier un vague projet de scénario, en fait une combine pour racheter les droits d’un film et d’en faire un remake à la sauce californienne. À Hollywood Paul croisera le sosie de sa femme trente ans plus jeune. De quoi le ranimer ! Troublé par cette rencontre il s’abandonne dans les bras de son souvenir de jeunesse. Un accommodement raisonnable …
Le livre débute trois mois avant l’élection présidentielle de 2007 pour se conclure un an plus tard. Ces douze mois vont scander les chapitres.
Avec ces accommodements raisonnables Jean-Paul Dubois dépeint une société qui dérive, délaisse ses repères, et s’accommode de lâchetés, faiblesses, facilités que l’auteur puise dans des évènements du quotidien. Que ce soit en France ou aux Etats Unis le romancier décrit des individus gagnés par l’indécence, l’immoralité. À petite ou grande échelle. Les premières frasques de Sarkozy illustrent cette désinvolture, cette mollesse de caractère qui contamine les protagonistes. Son père rompt avec son éthique. Paul s’arrange avec sa conscience et se range du côté des producteurs cyniques face aux scénaristes exploités. Paul accepte de travailler en pleine grève des scénaristes des studios…
Les personnages paraissent guidés par leur pulsion, s’affranchissent de la morale, font fi d’honnêteté intellectuelle. Rien ne vient arrêter leur relâchement. De grands adolescents dotés d’une petite dose de culpabilité qui préfèrent se laisser entraîner par leurs envies plus que par le désir. Des personnages au surmoi bien lâche qui se complaisent dans une paresse morale.
De petits arrangements en concessions, à l’instar de la miga présidentielle Paul se laisse ballotter au gré de ses envies. Avec finesse et doté d’un roboratif humour Jean-Paul Dubois pointe ces délitements qui agitent nos existences. La traversée de l’Atlantique ne change guère la donne, elle offre à Jean-Paul Dubois l’occasion de souligner avec pertinence les errements d’une société américaine que la notre singe à imiter.
Après l’étrange Hommes entre eux qui m’avait un peu ennuyé, je retrouve l’auteur caustique d’Une vie française et du drolatique Vous plaisantez Mr Tanner avec son humour, à décrire les accommodements peu ragoûtants mais si vrais de ses contemporains. Avec ce roman au joli titre, j'ai pris plaisir à suivre une année de la vie de Paul Stern.

déc. 23e, 2008
03:02 pm - PLUS TARD OU JAMAIS

Comme chaque été, les parents d’Elio accueille en résidence un jeune professeur d’université américain dans leur villa au bord de la Méditerranée. Oliver, l’hôte estival achève un livre sur le philosophe Héraclite et il peaufine au bord de la piscine sa traduction en italien. Le narrateur, Elio, bientôt 18 ans, passe ses journées à transcrire au piano des partitions de Haydn. Elevé par un père un universitaire l’adolescent un peu réservé possède une remarquable culture générale pour son age. C’est un garçon sensible en devenir, il est attiré par ce charmant professeur de sept années son aîné dont il recherche les ressemblances, comme leur commune judaïté. Ce qui me déconcertait, c’était qu’il ne semblait pas prêter attention au fait que j’en portais une aussi (étoile de David). Comme il ne prêtait sans doute aucune attention aux regards que je laissais errer du côté de son maillot de bain pour essayer de distinguer les contour de ce qui faisait de nous des frères dans le désert.
Oliver maintient une certaine distance, il a certainement aperçu l’émoi turgescent d’Elio un après midi lors d’une rencontre inopinée pendant une sieste. Les deux garçons feignent d’éviter un trop grande proximité entre eux. Un peu plus tard Elio récupère le slip de bain d’Oliver. Je le portai à mon visage, puis m’enfouis mon visage dedans, comme si j’essayais de m’y blottir tout entier et de me perdre dans ses plis. Cette scène de fétichisme assez récurrente dans ce genre d’histoire se poursuit. Elio enivré par l’excitation pulsionnelle s’enhardit, va se coucher dans son lit en espérant être découvert par son adoré. L’acte venant court-circuiter une parole impossible à prononcer. Faute de parvenir à lui exprimer ce qu’il ressent, il rêve, tente de se persuader de cet impossible amour, un honteux désir. Lui prêtant de nombreuses conquêtes féminines, Elio s’amourache de Marzia, une voisine qu’il flirte et baise avec plaisir. Mais il ne peut lui taire plus longtemps son attirance. Il profite d’une balade pour le lui dire à mots couverts.
Plus tard ou jamais revient sur l’incandescence de ce premier amour. De sa lente maturation, difficile acceptation et reconnaissance. Elio comme Oliver éprouvent des sentiments semblables mais ils n’osent les exprimer. Chacun se garde de se dévoiler trop clairement. La crainte, mêlée d’un peu de culpabilité les retient de ce honteux désir à vivre.
Ce beau roman quitte heureusement les berges sages de l’amour qui n’ose reconnaître sa réalité pour des accélérations fortes et réjouissantes. Elio au lendemain de leur première baise ressent une certaine gueule de bois. Je me demandais quand la nausée passerait. De temps en temps, une sensation douloureuse déclenchait un regain de gêne et de honte. Quiconque a prétendu que l’âme et le corps se rencontrent dans la glande pinéale était un âne. C’est dans le trou du cul, idiot.
Ces quelques respirations où les désirs échappent à une intellectualisation trop présente dans le roman illuminent le récit. On retiendra également à la fin du roman, lorsque Elio revient chez lui après avoir passé trois jours à Rome avec Oliver avant qu’il ne reparte pour les Etats Unis, le bel échange entre Elio et son père qui a deviné leur secrète accointance. Dans une magnifique formule il invite son fils, le lecteur au carpe diem. La façon dont tu vis ta vie est ton affaire. Mais souviens toi notre cœur et notre corps nous sont donnés qu’une fois. Maintenant il y a le chagrin. Je ne t’envie pas la souffrance. Mais je t’envie le chagrin.
Lire ici l’avis de Jean-Yves.
André Aciman
déc. 17e, 2008
06:06 pm - LA MEILLEURE PART DES HOMMES

La meilleure part des hommes, le roman de Tristan Garcia esquisse le portrait d’une génération en suivant la trajectoire de quatre personnages comme autant de figures emblématiques des vingt dernières années du siècle passé. Ils ont une vingtaine d’année au début des années 80 et ils traversent de concert la période noire du Sida. Dominique Rossi, fils d’un médecin corse à ses heures militant du FLNC, termine ses études à Normale sup. Il se lie d’amitié avec Jean-Michel Leibowitz futur professeur de philosophie, un de ces intellectuels estampillés nouveaux philosophes. Une de ses étudiantes, Elizabeth Levallois, succombe à ses charmes et devient sa maîtresse. Elle entre à Libé à la suite de son ami William Miller, un jeune paumé arrivé de fraîche date de sa Picardie natale. Elle favorise la rencontre entre William et Dominique. S’ensuit une histoire d’amour entre les deux garçons peu de temps avant l’irruption de l’épidémie. William se pique d’être un écrivain alors que Dominique s’engage dans la lutte contre le Sida en créant Stand Up ! La description et le comportement des personnages évoquent des acteurs de cette époque. Sous les traits de Dominique on reconnaît aisément Didier Lestrade, et Guillaume Dustan sous ceux de William. Quant à Leibo il condense Finkielkraut, voire Luc Ferry. Seule Liz, la narratrice, paraît moins identifiable (Hélène Hazera, Elizabeth Lebovici?). L’auteur ne cherche pas vraiment à flouter ses personnages. Toutefois on a du mal à imaginer l’engouement de certains pour les écrits de William à la lecture de ses péroraisons.
Ces quatre-là vont s’entremêler, s’aimer, se déchirer et dessiner une toile de fond parisienne de cette période.
Chaque protagoniste propose une vision de ces années où une génération découvrit le télescopage entre jouissance sexuelle et mort.
De plus en avançant par à-coup dans le livre, je me remémorais les formidables romans autobiographiques de Didier Lestrade (Kinsey6 et Act Up, une histoire) qui décrivent son engagement militant pour les gays et contre la lutte contre le Sida.
Appartenant à cette génération, j’ai côtoyé cette effervescence, même si j’habitais en province. Mon éloignement de Paris et une vie sentimentale stable m’ont à coup sûr protégé d’une contamination à l’époque assurée. J’ai encore en mémoire le souvenir des questionnements quant aux premiers sarcomes de Kaposi, et ce qu’à l’époque certains nommaient le cancer gay ! venu des USA.
Pour revenir au roman, même si je reconnais le travail réalisé par l’auteur, né en 80, je suis demeuré extérieur à cette histoire, certainement énervé du fait de l’importance donné à William, et aussi par l’aspect caricatural de celui de Leibowitz.
Tristan Garcia
La meilleure part des hommes, roman français de Tristan Garcia. Edité chez Gallimard (2008) 305 pages.
nov. 12e, 2008
04:44 pm - MILLÉNIUM



L’été dernier j’ai passé quelques après-midi bronzette à lire les tomes 1 et 3 de Millénium. Je viens de lire le tome 2 tout récemment. Trois pavés, en tout 1900 pages de roman policier. Je ne suis pas un amateur de ce type de roman, mais je reconnais avoir avalé chaque tome quasiment sans reprendre ma respiration. L’écriture est d’une simplicité étonnante, le récit se suit sans effort et je me suis retrouvé happé (et je ne suis pas le seul, vu le succès de cette trilogie) par les intrigues que dénoue le journaliste suédois Mikaël Blomkvist. Dans le premier tome il tente de résoudre une curieuse histoire de disparition au sein d’une famille bizarre dans un petit port de la côte orientale de la Suède. Parallèlement il démêle une crapuleuse histoire industrielle et financière. L’auteur dénonce les violences faites aux femmes, qui demeurent le fil rouge des trois tomes. Au cours des épisodes suivants d’autres thèmes surgissent et offrent un foisonnement d’histoires connexes liées à des évènements politiques et sociaux contemporains. On explore les services secrets suédois (Säpo) et ses ramifications avec un passé nauséeux qui flirtait avec le nazisme, les scories de la guerre froide, la lutte contre la pollution, les disfonctionnements des services sociaux et psychiatriques qui deviennent des enjeux dans cette saga journalistique et policière. L’occasion pour l’auteur d’exprimer ses griefs contre une société gangrenée par des collusions entre l’affairisme et la pègre, les trafics etc. . Il exploite les comportements, la probité de certains de ses héros pour affirmer son éthique basée sur le respect de la personne.
Le journaliste est entouré de personnages divers et notamment de Lisbeth Salander, un bout de chou de femme, une sorte de post adolescente gothique, une Fifi Brindacier revisitée. Cette jeune femme, dont l’histoire psychiatrique tient lieu d’axe essentiel dans la trilogie, endosse les traits d’un Asperger bien tempéré. Géniale informaticienne ou plutôt hackeuse, dotée d’une mémoire photographique ahurissante elle souffre d’inaffectivité apparente, de lexithymie d'alexithymie*, et de comportements relationnels caractériels clastiques. En fait l’auteur édulcore les aspects perturbés de la personnalité de son héroïne pour les transformer en avantages lorsqu’elle est confrontée à des situations périlleuses.
Côté sexualité, pas grand chose à redire. Les amours y sont hétérosexuelles et un peu altersexuelles. Lisbeth fricote tantôt avec Mickaël, tantôt avec une fille sans se poser la moindre question métaphysique. On croise un couple de garçons comme étant une chose naturelle. La sexualité est libre dans le respect de chacun. Blomkvist, divorcé, couche de temps à autre avec Erika, une femme mariée qui dirige la revue Millenium. Stieg Larsson ne manque pas une occasion pour dénoncer l’homophobie et la misogynie de certains personnages. Seules les amours tarifées basées sur l’exploitation et la violence faites aux femmes sont vigoureusement vilipendées.
Le livre se compose d’une suite de courts chapitres qui nous mettent successivement dans la peau des protagonistes. Avec eux nous avançons au rythme de leurs interrogations, découvertes, retours en arrière, etc. . Passant d’un personnage à l’autre, les points de vue se multiplient, agrégeant progressivement les pièces du puzzle. L’habileté de l’auteur est de nous placer dans une compréhension à la hauteur de ses acteurs et d’éprouver leurs sentiments. Larsson ne cherche visiblement pas à nous épater par des énigmes tarabiscotées difficilement déchiffrables. Même si l’histoire se complique, se ramifie, nous n’éprouvons pas de sentiment d’éparpillement, d’ennui à attendre une accélération du récit. De manière habile, l’auteur nous fait naviguer d’un personnage à l’autre. L’identification aux personnages fonctionnent bien. Nous sommes tour à tour Mickaël, Lisbeth, Erika, Modig, etc. Pendant la lecture j’étais comme un ado qui s’identifie intensément aux personnages et je m’arrachai difficilement du courant de l’histoire pour regagner les berges de la réalité. D’ailleurs le personnage de Salander, une Fifi Brindacier moderne, concourt à cet abandon dans cette régression adolescente.
La force du roman réside aussi dans un enracinement social proche de notre quotidien. Le Stockholm de Larsson prend forme, se charnellise si je puis dire et devient comme une seconde peau, un décor familier.
On pourra reprocher un certain manichéisme, un style banal avec une écriture parlée pas toujours soucieuse du respect de la langue. Mais ce ne sont pas des raisons suffisantes pour bouder notre plaisir d’être scotché à l’histoire. En lisant le livre et en retrouvant des tics de langage, j’imaginais Stieg Larsson devant son ordinateur, buvant force café tel Mickaël Blomkvist ou de caffè latte comme Lisbeth Salander et souvent se pincer la lèvre inférieure.
* voir le commentaire de Lionel
nov. 7e, 2008
08:28 pm - UN GARCON PARFAIT

Le prix Médicis du roman étranger vient d’être décerné à Un garçon parfait de l’écrivain suisse Alain Claude Sulzer.
J’ai lu ce roman ce printemps et je l’avais trouvé gidien dans sa forme, son style. Une belle écriture avec un aspect classique, voire académique. J’avais pensé écrire un billet sur ce beau roman …
Ernest est un garçon parfait. Garçon au double sens du terme. Depuis la fin de son adolescence il travaille comme serveur. Au cours des années il a gravit les échelons de la profession pour devenir maître de rang dans un grand restaurant. C’est un professionnel accompli, un modèle du genre. En revanche côté jardin, on le découvre vivant seul, dans une petite chambre se contentant de pas grand chose et menant une vie rythmée par son travail et ses habitudes qui confinent à l’obsession. Une vie très rangée, marquée par de brèves aventures à la sauvette qui lui vaudront une agression homophobe. Une lettre arrive lui rappelant un lointain passé. Sa rencontre, trente ans plus tôt avec Jacob, un alter ego qu’il forma dans un grand hôtel palace au bord d’un lac suisse quelques temps avant la déflagration de la seconde guerre mondiale. Dans ce paradis pour grands bourgeois, une belle histoire d’amour va naître entre les deux garçons et se terminer par le départ brutal de Jacob… et de son silence. Ernest, le narrateur en demeurera inconsolable.
Jacob a choisi de suivre un grand écrivain, Klinger, qui fait foutrement penser à Thomas Mann. Le célèbre romancier et sa famille venaient séjourner dans ce palace. Jacob eu une aventure avec Klinger que finit par découvrir Ernest. Il ne restait alors plus qu’à Jacob de partir… et Klinger lui offrit un poste de secrétaire particulier.
Une trentaine d’années plus tard Ernest demeure toujours seul. Une lettre en provenance d’Amérique le replonge dans son passé. Jacob appelle au secours et lui demande d’intercéder en sa faveur auprès de Klinger revenu s’installer en Suisse…
Un joli récit, qui prend des allures de roman policier pour se dévoiler à la fin du livre. Ernest rappelle le personnage du majordome interprété par Anthony Hopkins dans Vestiges du jour, film de James Ivory. Totalement dédié à son travail, il a mis entre parenthèses sa vie affective. Elle s’est arrêtée avec le départ, la trahison, de Jacob dans ce palace suisse. Une vie asséchée, faite de solitude. Le retour dans la réalité de l’existence de son ancien et unique amour ravive une blessure jamais cicatrisée.
Car naturellement, il était clair à ses yeux qu’il n’était arrivé à rien. Il essayait de faire comme tout allait bien, mais même le travail le plus acharné ne pouvait le soustraire à la pensée qu’il n’était en vérité, arrivé à rien. Ses efforts pour convaincre avaient échoué, il se retrouvait les mains vides, c’était un sentiment dévastateur.
L’auteur dépeint avec finesse l’atmosphère de l’époque d’avant guerre, de cette ambiance propre aux grands palaces. Il décrit la passion entre les deux garçons, dès leur rencontre.

sep. 23e, 2008
02:38 pm - L' AMANT DES MORTS

J’avais aimé son précédent roman Le corps des anges. J’ai toujours en mémoire sa belle métaphore : une glaciation en plein vol pour exprimer le drame que venait de subir l’un des protagonistes.
Lorsque j’ai vu L’Amant des morts, le dernier roman de Mathieu Riboulet, je l’ai immédiatement acheté. Ce livre n’explore pas la nécrophilie comme pourrait le suggérer le titre. Et dès les premières lignes j’ai été saisi par la force, la violence du récit qui débute ainsi :
Le père, de temps à autre, couchait avec le fils. La mère ne voyait pas. Il fallait en finir avec les lois de la besogne, mais ça recommençait toujours. Chaque fois, pourtant, s'annonçait comme la dernière, mais invariablement le petit jour le cueillait, aveuglé, avec au creux du ventre la chaleur qui contracte les muscles, le déposait dans les bois plein d'une rage informe à son endroit qu'il s'entendait à dissiper dans la plainte continue des tronçonneuses et le fracas des arbres entaillés. Il allait donc falloir recommencer.
Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. La mère ne voyait rien. Il fallait bien répondre, et ça ne cessait pas. Les élans adultes, brusques du père avaient éveillé au creux du fils un écho aussi obscur qu'ancien d'animalité, un besoin de sueur séchée, de salive et de sperme venu du fond des temps. C'était effrayant, mais souverain. Ils étaient au désert, cernés par la nuit, le vent des solitudes. On s'occupait de pulsions ataviques, on sculptait le revers invisible des jours industrieux et mornes.
La première fois, s'étant jeté de tout son long sur le dos dégagé de son gamin ensommeillé, le père avait fiévreusement cherché sa bouche, par précaution, pour y plaquer la main et s'assurer le concours du silence. Mais le fils avait saisi la main, l'avait placée sur sa nuque, dans un consentement tendant à l'abandon, avec un détachement dissimulé dans un soupir qui aurait dû alerter le père s'il avait été en mesure de prêter attention à autre chose qu'à la pulsion hasardeuse qui le tordait en revêtant les traits de la nécessité.
L'un comme l'autre ignoraient qu'on n'en finit jamais avec les lois qu'au prix d'un renoncement auquel il faut offrir le corps et l'âme sans obtenir en échange ni halte, ni repos - Gilles, le père, parce qu'il avait asservi de longue date l'ensemble de ses moyens à l'apaisement toujours provisoire de ses impératifs, Jérôme, le fils, parce qu'il n'avait encore rien trouvé en seize ans qui résiste à son indifférence.
Bien que peu épais, je l’ai lu par morceau. Il m’était difficile d’enchaîner les pages sans reprendre mon souffle. J’étais comme un boxeur sonné par un uppercut. Il me fallait interrompre la lecture, relire le paragraphe, respirer. Poser le livre et le reprendre un peu plus tard. L’écriture de Mathieu Riboulet est d’une densité rare mêlant poésie et violence.
À lire sans attendre.
Un avis ici.
Mathieu Riboulet
L’Amant des morts, roman français de Mathieu Riboulet, édité chez Verdier (2008), 91 pages.
juil. 21e, 2008
09:00 pm - CENTENAIRE
Je délaisse mon blog… et pour le coup j’en serai absent pendant un bon mois, le temps de pérégriner aux States.
Un petit billet tout de même.
Alors que la France militaire paradait, nous étions rassemblés autour de mon grand oncle David pour fêter son centenaire. Il se porte comme un charme, il était entouré de sa sœur, de son frère, eux aussi quasiment centenaires, quelle famille ! auxquels se joignait une cohorte de neveux et nièces grands et petits venus d’Amérique, du Japon et de Russie.
David, né russe, puis devenu polonais à l’issue de la première guerre mondiale a immigré en France au cours des années vingt. Parti en précurseur il fuyait la misère et l’antisémitisme polonais. A son arrivée, sans papier, il déclara par boutade, comme date d’anniversaire le 14 juillet. Il s’installa à Paris entre République et Belleville et il fit venir le reste de la famille restée dans un shetl. (Cf Moi Ivan, toi Abraham).
Le nazisme anéantira la moitié de la famille.
Après la guerre son histoire se trouve romancée dans le roman de Robert Bober « Quoi de neuf sur la guerre ? ».

Mon grand oncle travaillait comme tailleur et c’est dans son atelier que Robert Bober fut apprenti avant de devenir réalisateur et écrivain.
Le personnage de Mr Albert reprend des traits de David. Mon père, à l’époque, venait prêter main forte et accessoirement gagner quelques sous, il apparait dans le livre sous les traits de l’étudiant qui repasse comme une patate.
J’avais croisé Robert Bober en mai 1993 au festival du premier roman à Chambéry. L’année suivante son livre était couronné Prix Inter. On doit à Michel Deville son adaptation cinématographique Un monde presque paisible.
Sur ce rendez-vous après la fête mariale.

juin. 20e, 2008
02:01 pm - BAISERS DE CINÉMA

Après son Petit éloge de la bicyclette d’Éric Fottorino je me suis plongé dans son dernier roman baisers de cinéma. Ce passionné du vélo nous invite à une petite virée entre l’ombre et la lumière. Le protagoniste Gilles n’a jamais connu sa mère. Je ne sais rien de mes origines. Je suis né à Paris de mère inconnue et mon père photographiait les héroïnes. Peu avant sa mort, il me confia que je devais mon existence à un baiser de cinéma. Mon père donnait peu de détails sur son métier. Il remplissait de minces carnets d’une écriture rapide, sans former aucune lettre, jetant à la diable quelques notes qui lui servaient sur d’autres tournages. Sa vie, c’était la lumière. Il ne pensait qu’à elle, et la nuit, il en rêvait. Il lui arrivait de se lever le matin et de dire avant toute chose : « J’ai imaginé un gris naturel qui irait très bien pour la scène en mer. » Ensuite il m’embrassait sans un mot et je demeurais la journée entière dans le secret de ce gris sculpté par lui au milieu d’un songe. » Il était photographe de plateau et il a côtoyé toutes les actrices de la Nouvelle Vague. Après la disparition de son père, Gilles part à la recherche de sa mère. Forcément ce peut être qu’une de ces actrices qui firent les beaux jours du cinéma des années cinquante et soixante. Gilles, quand il ne plaide pas, s’enferme dans les salles qui projettent les Truffaut, Demy et autre Rohmer espérant découvrir sa mère. C’est lors d’une projection du film de Louis Malle au titre prémonitoire Les amants qu’il rencontre Mayliss dont il tombe éperdument amoureux. Un amour si fort qu’il l’envahit, l’intoxique, le rend dépendant et sans espoir. À l’instar des films en noir et blanc qu’il affectionne, Gilles déambule entre la clarté et la pénombre. Entre Mayliss à la beauté diaphane, à leur passion fusionnelle et sa quête d’un visage maternel. Visage maternel qu’il croit repérer dans les innombrables clichés pris par son père qu’il retrouve dans son studio. Peu à peu Mayliss fusionne avec l’image fantasmée de sa mère au point de l’amener au bord de la confusion… Éric Fottorino capte avec élégance cet entre deux et nous conduit dans un univers presque onirique où se mélange la réalité et l’imaginaire, la vie et le cinéma. J’ai aimé cette balade sur les plateaux de la Nouvelle vague, du travail des chefs ops et photographes. Le portrait du père condense les grands noms des photographes du cinéma et de leur obsession à capturer la lumière et la transcrire sur la pellicule. L’auteur tache d’approcher leur talent et par l’écriture il éclaire à son tour les zones d’ombre et de lumières de ses personnages. Un joli roman mais je regrette toutefois son manque de force et de caractère.
Ici ce qu’en pense Clarabel.

juin. 18e, 2008
04:10 pm - BOY

Comme chez Kirsty Gunn, la mer participe au décor de Boy, le roman de James Hanley. Mais ici le climat y est plus noir, la trame plus dramatique. Á Liverpool, au début des années trente, le jeune Fearon, âgé de treize ans, doit brutalement quitter l’école où il suivait une bonne scolarité. Il pouvait même prétendre à une bourse afin de poursuivre des études qui pensait-il le conduirait au métier de chimiste. Mais ses parents ne l’entendent pas ainsi et ils obtiennent une dérogation pour qu’il aille bosser pour rembourser les dettes des beuveries du paternel. Le professeur à qui Fearon se confie renonce à le soutenir persuadé que toute tentative de sa part est vouée à l’échec. Et c’est à coup de torgnoles que son père le contraint à le suivre au chantier naval où il trime. Il ne peut concevoir pour son fils une vie différente à son indigente existence. Fearon range aux rayons des chimères, l’espoir de porter plus tard des chaussures en cuir comme son professeur, de s’extraire par l’éducation au misérable et sordide statut social de sa famille. L’enfant, que l’auteur nomme le plus souvent ainsi renonce à toute velléité d’émancipation. Aliéné à sa condition d’enfant, de soumission à la bêtise de ses parents et tenaillé par la peur (fear) d’être rejeté par ses géniteurs, il n’a d’autre choix que d’accepter de revêtir les oripeaux imposés par l’étriqué dessein parental.
Le voici donc sur un bateau à nettoyer les fonds de cales infestés de rats et à racler les parois brûlantes de la chaudière. Et pour faire bonne mesure une dégradante séance de bizutage complète son entrée dans le monde du travail. Toi qui entre ici abandonne tout espoir serait-on amener à penser.
Pour échapper à cet enfermement il s’embarque clandestinement sur un vieux rafiot en partance pour Alexandrie. Découvert à moitié mort dans la soute à charbon il devient moussaillon. De Charybde il navigue vers Scylla. L’équipage le rudoie, le méprise et le considère comme corvéable et baisable à merci. Il focalise sur sa frêle personne toute la haine, et les projections négatives de l’équipage. La traversée vers Alexandrie s’apparente à une douloureuse renonciation de ses dernières illusions romantiques. Le capitaine cyclothymique le considère distraitement, seul l’ingénieur mécanicien lui conseille de fuir la rudesse de la vie maritime. L’escale en Egypte scellera son tragique parcours.
Ce roman aux accents dickensiens, d’un réalisme saisissant, dépeint une société rigide et dure. Le roman n'est qu'un long et formidable rire d'ordure océanique noyée dans une jungle glauque d'icebergs fêlés, de démence, d’hystérie, de vomi, de flammes et d'hallucinations (Henry Miller). C’est la sordide histoire d’un enfant, au prénom quasiment tu tout au long du récit comme pour mieux souligner son absence d’individualité. Arthur pour ses parents représente une force de travail juste bonne à rapporter quelques subsides. Pour certains marins il est un esclave dont on peut même abuser sexuellement. Jamais ou trop rarement son désir n’est entendu. Broyé par une hiérarchie familiale et sociale inflexible Fearon, seul, la nuit en vain criera au secours, maman. Rejeté, nié dans sa personnalité il perd tout espoir.
James Hanley avant d’être journaliste puis écrivain avait connu le monde de la mer comme matelot dès l’âge de 17 ans. La précision du vocabulaire, ses descriptions confèrent une grande force évocatrice au récit. Le langage cru et une scène de bordel qualifiés d’obscène lui valurent les foudres de la censure anglaise. Vraiment étonnant car l’obscénité était ce que subissaient ces enfants maltraités par les adultes, exploités et considérés comme des esclaves.
Ici l’avis de Matoo.
Boy (Another World), roman anglais de James Hanley (1931), traduit par Jean Perier (2003) Èditions Joëlle Losfeld. 267 pages.
Puisque au début j’évoquai le roman Le garçon et la mer de Kirsty Gunn, j’ai pensé également à un court récit de Simon Leys Prosper lorsque jeune homme il s’embarqua sur un des derniers thoniers à voile pour une campagne de pêche à la fin des années cinquante. C’est un témoignage d’une marée, expérience d’un été du futur sinologue qui décrit la vie si particulière des marins.
juin. 15e, 2008
05:34 pm - PETIT ÉLOGE DE LA BICYCLETTE

Un petit livre qui ne paie pas de mine (2€), et pourtant quelle joie de le parcourir comme une balade à vélo à laquelle d’ailleurs il nous convie. Donc un éloge de la bicyclette d’Éric Fottorino qui en plus d’être directeur du journal Le Monde et écrivain est un passionné de la petite reine. De courts chapitres entourent la chronique d’une expérience à faire saliver tous les amoureux du cyclisme. En 2001 il a participé à la course par étape du Midi Libre. Une des épreuves importantes de la saison cycliste à l’égal du Dauphiné Libéré, considérée comme l’antichambre du Tour de France. Ses chroniques avaient été à l’époque publiées dans le quotidien du soir. Il nous fait partager la violence de l’effort, les affres des heures à combattre le vent, les intempéries, l’abnégation pour terminer l’étape. Cela dépasse une simple épreuve sportive et prend des airs d’épopée. Tout comme le Tour de France qui demeure une fantastique saga chaque année recommencée. Les figures de célèbres champions apparaissent au détours des pages. Des individus humains aux exploits surhumains. Éric Fottorino rappelle toutefois les sombres dérives du dopage qui gangrènent le cyclisme et écornent la beauté mythique de ce sport.
En le lisant je songeais au merveilleux livre de Louis Nucéra au joli titre mes rayons de soleil. Dans ce bouquin Louis Nucéra racontait son tour de France. Reprenant le tracé de 1949 gagné par Fausto Coppi l’écrivain cycliste nous promenait sur ce parcours en évoquant plus que la simple description des routes empruntées. Il nous faisait découvrir des détails de ces campagnes sillonnées, des villes traversées, des côtes, et cols escaladés. Chez Fottorino on retrouve cette verve, le plaisir conjugué de l’écriture et du pédalage. Fottorino rend hommage aussi au verbe de Blondin. Dommage qu’il ne cite pas Paul Fournel, lui aussi un sacré rouleur écrivain.



Du coup je m’évadais régulièrement du livre pour me remémorer de sacrées parties de manivelles sur les routes savoyardes. Des cols escaladés au petit matin ou après une bonne journée de travail. Rien de tel pour décompresser et même pour penser comme le souligne Fottorino. Le vélo un jeu d’enfant qui dure longtemps. Certainement est-ce là le secret de ce sport, qui nous fait devenir autre. Un sport qui oblige à l’humilité, au respect de soi.
Je sors moins souvent la bicyclette, elle sait me rappeler mon âge, le manque d’entraînement, et les kilos en trop. Alors je ne regarde plus le compteur de vitesse et je respire à grands poumons, je profite plus du paysage, de l’odeur de la campagne.
Petit éloge de la bicyclette, roman de Éric Fottorino (2007). Éditions Gallimard. 135 pages.
mai. 29e, 2008
07:23 pm - LE GARCON ET LA MER

Alors que ses copains s’amusent avec des filles, il remarque que la mer se modifie, que les courants froids viennent taquiner les courants chauds et il se souvient des leçons de son père. Les conditions sont réunies pour que l’océan accouche de la Vague, la nordique, celle dont rêve les surfeurs aguerris. Une vague immense, terrible et magnifique. Il attend sur la plage, il hésite d’en parler à Alex qui s’intéresse plutôt à la fête chez Beth, l’occasion de retrouver sa copine Jenny. Toutefois il parvient a extraire Alex pour une sortie en mer, mais la mer reste étale. Ils rentrent et Alex se dépêche de s’habiller pour rejoindre la bande chez Beth. Ward n’est guère enthousiaste à le suivre. Il songe à cette nordique. La chance de montrer ce dont il est capable. Une vague unique qu’il ne faut pas louper. Un défi mortel.
Il repart en mer et surprise il découvre que son père l’a précédé. Il le suit face à cette vague mythique. Son père s’est déjà lancé. Il semble dompté la vague, la maîtriser. Ward ne peut que l’accompagner, une fois de plus. Derrière Ward aimerait que son père l’aperçoive et soit fier de lui. Mais non le voilà qui s’engouffre dans le tube et disparaît. Ward rejoint l’endroit où il a disparu dans la montagne d’eau …
Joli roman qui condense en une journée une étape fondatrice d’un adolescent introverti, en quête de reconnaissance de ses parents et de ses amis. Il se réfugie et se renferme dans bulle. Il est soumis, hanté par son père, sorte d’identification envahissante, au surmoi sévère et tyrannique. Comment parvenir à sa hauteur, voire à le dépasser. Un cap, une vague à surmonter.
La mer offre un décor métaphorique dans lequel évolue l’adolescent. Cette mer qui est comme un rideau de théâtre qui va bientôt s'ouvrir pour tout (lui) révéler, comme si tous ses espoirs, il en était conscient, se trouvaient là-bas derrière ce rideau, qui, en s'ouvrant, allait révéler qu'il n'y avait rien là qui doive susciter sa peur, ou sa honte, ou même ses doutes».
Kirsty Gunn saisit parfaitement ce mouvement psychologique de prise de risques insensés propres aux adolescents qui s’engagent dans des actes au mépris du danger et de leur vie. Elle capte avec finesse les doutes, les angoisses qui tenaillent cet adolescent.
L’auteure sollicite les sensations, des ressentis à peine palpables dans un style qui quelquefois me faisait flotter entre deux eaux. La lecture requiert de l’attention pour suivre ce récit initiatique et poétique. Une belle illustration d’un apprentissage, du franchissement d’une étape structurante d’un garçon avec pour compagnon une mer magnifiquement rendue.
Lire l’avis de Clarabel.
Le garçon et la mer, The Boy and the Sea, roman néo-zélandais de Kirsty Gunn (2005). Traduit par Anouk Neuhoff. Editions Christian Bourgois (2007), 166 pages.
mai. 25e, 2008
06:12 pm - JE PARLERAI DE TOI À MON AMI D' ENFANCE

Sur la couverture on distingue un jeune garçon assis, les bras croisés sur ses jambes repliées. Il se tient au bord de ce qui ressemble à un canal de la lagune vénitienne. Il est pensif. Cette photo attire mon attention ainsi que le titre je parlerai de toi à mon ami d’enfance. Une bonne occasion de découvrir un auteur dont le patronyme ne m'est pas inconnu.
Ce roman autobiographique débute par l’évocation d’un cauchemar. Il se souvient de la figure d’un pirate dessiné par son grand frère qui était accrochée au mur de sa chambre. Faiblement éclairé elle effraye le jeune enfant. Cette angoisse qui ressurgit une bonne quarantaine d’années plus tard se niche au fond de sa mémoire. L’occasion pour Jérôme d’Astier de nous emmener à la découverte de ses souvenirs d’enfance. Une enfance protégée au sein d’une famille bourgeoise. Son père, Emmanuel d’Astier de la Vigerie, grand résistant, député communiste progressiste dans les années cinquante apparait un peu raide et pas très affectif. Les échanges avec son fils sont rares et formelles. Alors que son frère devient un bel adolescent costaud, Jérôme souffre de dysenteries, garde une allure frêle et peu sportive. En revanche ses études se déroulent bien, il enchaîne avec brio les différentes classes.
L’auteur retrace ses années de jeunesse en nous conviant à une promenade poétique dans son univers enfantin. Au grée des chapitres et de la vie familiale nous croisons, au détour d’un escalier à Lausanne Zhou EnLai, sur la plage du Lido Althusser, à table Mitterrand ou encore Jean Paul Sartre. Les noms de ces personnalités apparaissent subrepticement pour s’éclipser tout aussi rapidement. À côté de ces figures facilement reconnaissables, l’auteur dépeint sa famille. La branche maternelle d’origine russe dispersée entre Londres, Barcelone…
Si la stature du père en impose par sa rigidité et une certaine froideur affective, la mère au contraire tend à l’étouffer sous une tendresse excessive, elle pesait cent kilos de duvet.
Longtemps après il se remémore ses moments intimes partagés avec cette mère fantasque, entourée de ses amis. Des personnages hauts en couleur, comme cet anglais qu’il prenait injustement pour l’amant de sa mère alors qu’il préférait les hommes.
Joli récit où Jérôme d’Astier parvient à restituer l’univers de son enfance en préservant la fraîcheur de cet âge. J’ai pris plaisir à lire ce roman au style poétique.
Extrait :
Plus tard, beaucoup plus tard, je rencontrerai un jeune homme. Il m'accueillera dans sa soupente. Nous parlerons. Je verrai sa souffrance et il me semblera la comprendre. La nuit tombera, tandis que nous parlerons, et la soupente se fera obscure. Quand nous nous tairons, je lèverai les yeux et je regarderai la fenêtre oblique, un carré de ciel percé dans la toiture, où bouge un feuillage. Ce sera l'été. Il aura pleuré dans mes bras. Les feuilles me parleront, sur le ciel à peine moins sombre qu'elles. Cette nuit-là sera une nuit d'enfance, mais vécue beaucoup plus tard. Parce qu'on n'a jamais vécu son enfance entièrement. Il en reste toujours quelques heures, quelques matins ou quelques nuits, pour l'avenir.
mai. 13e, 2008
08:06 pm - VIE ET MORT EN QUATRE RIMES

Je musais à la médiathèque. Je venais de croiser un charmant choupinou et j’espérai le revoir au détour d’un rayon. Mon esprit vagabondait tranquillement et je m’arrêtai devant la table des nouveautés littéraires. Le joli titre d’un livre d’Amos Oz attira mon attention. Vie et mort en quatre rimes. Un roman d’un célèbre auteur dont le pays, Israël, a été l’invité d’honneur au dernier salon du livre. L’occasion de découvrir cet écrivain*.
Le narrateur, un écrivain reconnu doit participer à une conférence débat consacrée à son dernier roman. C’est traînant les pieds qu’il se rend au centre culturel qui l’a invité. Peu pressé, il s’arrête dans un troquet et il réfléchit aux sempiternelles questions que l’assistance ne manquera pas de lui poser ; le rôle de l’écrivain, le sens de la littérature, pour qui, pourquoi écrire ? etc.… Pas vraiment passionné par ce genre de pensum, il dévisage les clients et son esprit s’éloigne des contingences à venir pour baguenauder au grée de son inspiration. Il reluque la serveuse, ravissante au demeurant avec ses belles cuisses. Sa libido s’active, il note l’élastique du slip qui transparaît sous sa petite jupe. Il la prénomme Ricky et il échafaude une histoire. Un amour déçu avec un play-boy sportif qui l’aura quittée pour une miss plage quelconque… Il est maintenant temps de rejoindre le centre culturel où s’impatiente un auditoire nombreux. En attendant de prendre la parole il écoute distraitement un universitaire pérorer sur la littérature. Á nouveau son regard s’égare sur le public. Il repère un jeune homme, un poète tourmenté pense-t-il. Et là certainement un vieux militant politique et culturel. Chaque visage déclenche, compose des histoires à tiroir que déroule notre auteur rêveur. Puis vient le tour de Rochale Reznick de lire quelques pages de son roman.
Á la sortie notre écrivain-auteur rejoint la lectrice et il entreprend de la raccompagner. Plutôt que de rentrer il préfère la dragouiller.
Amos Oz tisse des liens entre ces différents personnages entraperçus. Son imagination leur crée une existence. Mélangeant un brin de réalité à ses fantasmes les voici s’incarner, s’activer, vivre et mourir aussi.
On passe de l’un à l’autre, de petits détails insignifiants à nos yeux révèlent des scénarios à rebondissement. Tout ce petit monde s’anime. Voilà la création littéraire à l’œuvre et l’air de rien notre auteur en quête de réponses suggère une méthode d’écriture.
Je m’ennuyais un peu à cette lecture même si je reconnais la faconde de l’auteur. Et à mon tour mon esprit prenait des libertés avec le texte. Alors que l’auteur évoquait les gâteries qu’il procurait à Rochale, je travestissais quelque peu les protagonistes pour à mon tour broder d’autres aventures. Je pensais au roman de Frédéric Mitterrand, Festival de Cannes, où au milieu d’anecdotes réelles, il nous raconte une nuit fantasmée avec Brad P . Une rencontre imaginaire à faire pâlir d’envie le lecteur. Une nuit d’amour avec l’acteur de Babel, de 7 ans au Tibet !
Un roman simple avec juste des moments de vie. Nous suivons les divagations oniriques de l’auteur. Bel exercice où le travail d’écriture s’effectue devant nos yeux. Simple, comme un jeu d’enfant serais-je tenté de dire. Laisser l’esprit vagabonder et transcrire les pensées. Un joli roman qui se lit d’une traite, même si je m’en suis évadé quelquefois lorsque les galipettes des protagonistes m’indifféraient. Son style vaguement triste se teinte d’humour pour croquer ses pérégrinations fantasmatiques. Au passage il évoque brièvement l’activité intellectuelle d’un pays où le militantisme culturel essaie de maintenir l’esprit des pionniers de l’état hébreu.
* Je regrette le temps où InColdBlog nous alimentait de ses judicieux conseils de lecture.

mai. 5e, 2008
06:35 pm - UNE MÉLANCOLIE ARABE

Une mélancolie arabe faite de chutes et de renaissances. Ce n’est pas la mélancolie médicale, cette terrible et mortelle affection qui dissout tout désir pour conduire inexorablement vers la mort.
Abdellah la frôle plusieurs fois, et chaque fois il trouve la force nécessaire pour repartir.
La première fois, il a une douzaine d’année, à Salé dans le quartier de Hay Salam près de Rabat. Le jeune adolescent est fasciné par Chouaïb, un grand ado avec déjà un peu de barbe sur les joues. Il rêve d’amour mais le mauvais garçon n’en veut qu’à son cul, un cul de zamel, de pédé efféminé. Abdellah s’insurge lorsqu’il le nomme Leïla (une belle figure poétique qu’aima Majnoum, le fou, le poète arabe du 8eme siècle. Abdellah refuse malgré son désir pour le grand adolescent. Il s’oppose, se révolte et Chouaïb rejoint par trois autres compères s’exaspèrent et décident de le violer. Au bord du gouffre il est sauvé par le chant du Muezzin.
Abdellah miraculé, s’appuie contre un poteau électrique. Il est électrocuté. C’est dans les bras de son petit papa qu’il renaît.
Il aime les hommes, d’abord Javier remarqué sur un tournage au Maroc et pour lequel il crève de désir. L’avion du retour décroche brutalement, la chute vertigineuse, la mort imminente. Il rêve de Javier. Second miracle, le pilote récupère l’appareil. À Paris il le retrouve. Javier lui demande d’attendre encore un e-mail à envoyer et après on baise. Abdellah ne peut attendre. J’étais amoureux, c’est à dire en révolte. Il part.
Puis Slimane, l’algérien, qui va partager son existence pendant quatre années. Mais l’emprise devient si violente qu’Abdellah choisit de rompre pour se préserver. Il doit le quitter pour exister tout simplement, écrire retrouver le goût de vivre et d’être lui. Malgré son amour il se résout à la trahison, à la rupture.
Enfin au Caire une ville qu’il affectionne, celle des actrices et acteurs du cinéma de son enfance et qui alimentent son souhait de réaliser des film. À l’hôtel, il croise brièvement un jeune employé darfouri au passé douloureux. Abdellah mortifié et pressé ne peut qu’échanger fugacement un geste tendre, un espoir. L’auteur glisse lentement vers sa destruction. Ce sera Sara, une dame en noir, une juive qui le ranime et le ramène à la vie.
Successions de chapitres courts comme des moments d’écriture. Des instants rapportés d’une vie tendue par l’amour au risque de rompre.
L’auteur s’abandonne dans cet amour désiré, dans le corps d’autre homme jusqu’aux limites du raisonnable. Au bord de la chute, de la folie. Cette mélancolie arabe où le corps s’offre à la sensualité, au désir, où la liberté du corps semble si grande tandis que les mentalités archaïques interdisent et répriment toute affirmation de sa différence.
Du désir de demeurer quoiqu’il en coûte un homme. Il ne veut pas être réduit à une identité qu’on lui imposerait. Sans renier son altersexualité, il aspire à être un homme avec sa dignité et son individualité. Ses trahisons ne sont que des moments fondateurs de sa vie, de sa raison d’être au monde et qu’il s’est construit.
Beau roman sur l’affirmation de soi*, à la croisée des cultures maghrébines, égyptiennes et françaises. J’avais aimé son précédent roman l’Armée du salut.
* Voir l’article de François Reynaert dans le Nouvels Obs du 1er mai.
L’interview d’InColdBlog. Une interview de Fluctuat reproduite sur Les Toiles Roses.
Lire retour à la mélancolie, une semaine (mai 2007) de Abdellah Taïa sur Libé.
Une mélancolie arable, roman français de Abdellah Taïa. Editions du Seuil, 2008. 142 pages.
mai. 4e, 2008
07:15 pm - RAFAEL , DERNIERS JOURS

Terrible roman ! Tout au long de sa lecture j’avais l’estomac noué et j’en ai cauchemardé. Il n’y a pas que le 3eme chapitre qui serre les tripes. L’auteur, dans un avertissement, avertit que ce (3eme) chapitre est particulièrement intense et éprouvant, pour tout ce qu’il exprime de la cruauté humaine, … qu’il est souhaitable, mais pas forcément nécessaire, d’inclure ce 3eme chapitre dans la lecture de cet ouvrage.
Donc les derniers jours de Rafael, de la pauvre vie d’un amérindien illettré, exclu de la société américaine. Agé de moins de trente ans il habite avec sa petite famille dans une caravane déglinguée à Morgantown, contre une décharge. Son existence se résume à une longue et ininterrompue ivrognerie. Son faible pécule provenant de la revente d’objets récupérés sur le dépotoir lui permet de s’enivrer. Il ne connait rien d’autre. Né dans cette décharge, c’est ici comme le reste de sa communauté qu’il y crèvera. Son avenir se circonscrit au tas d’ordures vomit par la société américaine qui les ignore.
Le tenancier qui lui sert sa boisson quotidienne lui refile un tuyau. Un boulot super bien payé. Acteur dans un snuff movie. Le bistrotier rabatteur lui explique le genre de boulot, puis Rafael rencontre le margoulin qui lui propose 25 000 $ pour accepter d’être acteur et mourir en une heure. Une heure de torture. Qu’est-ce une heure pour Rafael qui crève à petit feu, ou pour son père atteint d’un cancer et qui ne peut accéder à des soins faute d’argent. Une heure de souffrance et 30 000 $ qu’il réussit à négocier permettront, imagine-t-il, à sa femme et ses trois jeunes enfants de sortir du tas d’immondices qui leur sert de paysage.
Dans ce fameux 3eme chapitre Gregory McDonald décrit par le menu le scénario abominable de son assassinat. En toute connaissance de cause Rafael accepte et signe un pseudo contrat. Il réclame simplement un délai de trois jours pour s’organiser, dire au revoir aux siens.
La force extraordinaire de ce roman court tient dans cette haletante tension qui agrippe de plus en plus le lecteur. Passée la description effrayante de la mise à mort, la suite du récit moins terrifiant exhale une violence souterraine permanente. Tout ce que Rafael va vivre au cours de ces trois dernières journées sera sous le signe de son effroyable destinée qu’il nomme son premier jour de travail. Cruelle ironie !
Rafael parvient à soutirer une misérable avance de 300 $ avec lesquels il va pouvoir offrir pour la première fois des cadeaux à sa femme et à ses trois enfants et de quoi se régaler. Des présents symboliques et ouverts sur un avenir qu’il leur souhaite meilleur. Le benjamin âgé d’un an recevra un gant de base-ball, la cadette une trousse de docteur et l’aînée un piano électrique. Ces emplettes donnent lieu à de nouvelles vexations. Son avant dernière nuit il la passera au ballon à la suite d’une dénonciation. La police finira par le relâcher sans un mot d’excuse ni un minimum de considération.
La dignité de Rafael, sa qualité humaine, son humanité émerge de cette infâme condition existentielle. L’amour, la tendresse qu’il porte à sa femme, à ses enfants, au-delà du sacrifice à venir lui donne une dimension humaine. Malgré notre réserve au geste extrême qu’il s’apprête à accomplir, notre sympathie -au sens étymologique- va grandissante. On assiste à une rédemption moderne que l’auteur suggère assimilable à celle du Christ.
Site de l’auteur ici.
Les avis de Matoo et InColdBlog.
Rafael, derniers jours (The Brave). Roman américain de Gregory McDonald (1991). Traduit en français par Jean-François Merle, Éditions 10/18 (1996), 191 pages.
mar. 5e, 2008
06:22 pm - LES BELLES CHOSES QUE PORTE LE CIEL

Sepha Stephanos tient une épicerie du côté de Logan Circle, quartier qui se dépeuple de sa population noire et pauvre et convoité par des promoteurs immobiliers. Son petit commerce périclite, les clients se font rares. Sepha vit au jour le jour. Il a renoncé à s’enrichir et il ouvre son épicerie par habitude et pour les prostituées qui viennent chercher un peu de chaleur. Cela fait une bonne quinzaine d’année qu’il a atterri à Washington, fuyant la sanglante dictature du colonel Mengestu qui venait de renverser le Négus. Son père avocat fut assassiné et Stephanos dut se résoudre à l’exil. Tout comme deux autres compères exilés africains qu’il retrouve hebdomadairement. Ils chassent leur spleen en jouant à un quizz sur les dictateurs africains. Seph a bien tenté de suivre des études universitaires et puis il a décidé d’être autonome, de travailler comme bagagiste avant d’acquérir un commerce, une petite épicerie de quartier, plutôt miteuse.
Dans une maison mitoyenne emménage Judith, une jeune professeure d’université et sa fille Naomi âgée de dix ans. Naomi aime rendre visite à Seph et s’asseoir sur un tabouret devant son comptoir. Les clients sont peu nombreux, elle l’écoute inventer des histoires ou lire les chapitres des frères Karamazov. Naomi est une enfant métisse, son père universitaire d’origine africaine préfère Boston. Naomi devient le rayon de soleil de Seph qui attend avec impatience ses visites. Le temps ralentit, le rêve devient réalité, des moments de bonheur, de belles choses que porte le ciel. Cette citation de Dante, Seph se l’approprie. Faute de pouvoir gravir les échelons du rêve américain il se contente de balades dans Washington, d’humer les senteurs printanières, de contempler la lumière du soleil qui filtre à travers le feuillage. De petits détails qui le rattachent au quotidien et le protègent d’une dépression sous jacente. Il aimerait que Judith et sa fille l’invitent pour le réveillon. Il dépense presque toute sa recette en cadeaux. Pour sa famille, son jeune et sa mère demeurés en Éthiopie, mais aussi pour Naomi, un cahier-journal et un stylo et pour Judith un livre ancien. Mais voilà elles ont d’autres projets. Au lieu de se laisser gagner par la mélancolie il ouvre sa boutique, la vie palpite comme elle l’a toujours fait. Seul un tour de mon imagination avait pu m’amener à penser que je pourrais en sortir.
Pourtant on sent la blessure du narrateur, sa solitude, ses efforts pour construire un monde plus chaleureux. Entre deux pays, deux cultures, au fond pas si opposés que cela il tente d’établir des liens. L’Amérique ne va pas si bien et la vie à Washington est aussi difficile que à Addis Abeba. Seph garde la nostalgie de son pays, d’avoir abandonné sa mère et son frère. Peut être est-ce cela qui le retient de tout faire pour sortir de sa condition précaire, et se contenter de petits riens. Il accueille Naomi, et il n’ose pas conquérir sa mère. Un livre désenchanté, un homme coincé entre deux mondes vit et meurt seul. Cela fait longtemps que je vis en suspension. Comment exister dans une telle configuration ? En saisissant les belles choses que porte le ciel.
Lire ici une interview de l’auteur.
Dinaw Mengestu porte le même patronyme que le sanguinaire colonel dictateur qui a renversé le régime féodal du Négus.

Les belles choses que porte le ciel de Dinaw Mengestu (2007) aux Editions Albin Michel (traduit de l’américain par Anne Wicke), 305 pages.
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