BLOG - ALBUM DE PSYKOKWAK
mar. 5e, 2008
06:22 pm - LES BELLES CHOSES QUE PORTE LE CIEL

Sepha Stephanos tient une épicerie du côté de Logan Circle, quartier qui se dépeuple de sa population noire et pauvre et convoité par des promoteurs immobiliers. Son petit commerce périclite, les clients se font rares. Sepha vit au jour le jour. Il a renoncé à s’enrichir et il ouvre son épicerie par habitude et pour les prostituées qui viennent chercher un peu de chaleur. Cela fait une bonne quinzaine d’année qu’il a atterri à Washington, fuyant la sanglante dictature du colonel Mengestu qui venait de renverser le Négus. Son père avocat fut assassiné et Stephanos dut se résoudre à l’exil. Tout comme deux autres compères exilés africains qu’il retrouve hebdomadairement. Ils chassent leur spleen en jouant à un quizz sur les dictateurs africains. Seph a bien tenté de suivre des études universitaires et puis il a décidé d’être autonome, de travailler comme bagagiste avant d’acquérir un commerce, une petite épicerie de quartier, plutôt miteuse.
Dans une maison mitoyenne emménage Judith, une jeune professeure d’université et sa fille Naomi âgée de dix ans. Naomi aime rendre visite à Seph et s’asseoir sur un tabouret devant son comptoir. Les clients sont peu nombreux, elle l’écoute inventer des histoires ou lire les chapitres des frères Karamazov. Naomi est une enfant métisse, son père universitaire d’origine africaine préfère Boston. Naomi devient le rayon de soleil de Seph qui attend avec impatience ses visites. Le temps ralentit, le rêve devient réalité, des moments de bonheur, de belles choses que porte le ciel. Cette citation de Dante, Seph se l’approprie. Faute de pouvoir gravir les échelons du rêve américain il se contente de balades dans Washington, d’humer les senteurs printanières, de contempler la lumière du soleil qui filtre à travers le feuillage. De petits détails qui le rattachent au quotidien et le protègent d’une dépression sous jacente. Il aimerait que Judith et sa fille l’invitent pour le réveillon. Il dépense presque toute sa recette en cadeaux. Pour sa famille, son jeune et sa mère demeurés en Éthiopie, mais aussi pour Naomi, un cahier-journal et un stylo et pour Judith un livre ancien. Mais voilà elles ont d’autres projets. Au lieu de se laisser gagner par la mélancolie il ouvre sa boutique, la vie palpite comme elle l’a toujours fait. Seul un tour de mon imagination avait pu m’amener à penser que je pourrais en sortir.
Pourtant on sent la blessure du narrateur, sa solitude, ses efforts pour construire un monde plus chaleureux. Entre deux pays, deux cultures, au fond pas si opposés que cela il tente d’établir des liens. L’Amérique ne va pas si bien et la vie à Washington est aussi difficile que à Addis Abeba. Seph garde la nostalgie de son pays, d’avoir abandonné sa mère et son frère. Peut être est-ce cela qui le retient de tout faire pour sortir de sa condition précaire, et se contenter de petits riens. Il accueille Naomi, et il n’ose pas conquérir sa mère. Un livre désenchanté, un homme coincé entre deux mondes vit et meurt seul. Cela fait longtemps que je vis en suspension. Comment exister dans une telle configuration ? En saisissant les belles choses que porte le ciel.
Lire ici une interview de l’auteur.
Dinaw Mengestu porte le même patronyme que le sanguinaire colonel dictateur qui a renversé le régime féodal du Négus.

Les belles choses que porte le ciel de Dinaw Mengestu (2007) aux Editions Albin Michel (traduit de l’américain par Anne Wicke), 305 pages.
fév. 13e, 2008
04:20 pm - DES CHEVAUX NOIRS

Aïe mes aïeux !
Ces chevaux noirs sont ceux de l’apocalypse. Chevaux d’ébène que le grand père du narrateur avait commandé à un sculpteur puis provoqué sa perte. Dans ce roman c’est une folie familiale qui nous est contée par le dernier descendant des Harfang.
Joseph Harfang dit Jo a dix-neuf ans il est incarcéré pour des crimes qui doivent le maintenir à l’ombre pour le restant de ses jours. Il a occis sa tante et une quarantaine d’amants…
Un psychiatre lui suggère d’écrire son histoire, alors Jo raconte dans un beau désordre chronologique la saga des Harfang: un centaure, un chirurgien fou et un bougre. Jusqu’à Jo qui réuni tous ses ancêtres et se décrit tel un roi fantôme, un ange déchu, et un dieu mort. Nous sommes pris de vertige par la démesure, la mégalomanie galopante et inflexible de Jo. J’ai la haine franche, généreuse, flamboyante comme le style qui épouse le délire qui s’enfle et que rien ne peut interrompre.
Chacun de ses ancêtres lui procure une joie intense. Prenons Renaud Harfang, le bougre, un temps marié puis veuf qui arpente les berges de la rivière. L’un revient du dangereux Paradis des hommes qui s’accouplent avec les hommes, l’autre s’y dirige. Ils sont amants, avant d’avoir échangé la moindre caresse. C’est ce qui s’appelle un coup de foudre. Ah ! je les jalouse, moi, Jo Harfang ah ! j’aurais tant aimé m’incarner en l’un des deux. … C’est comme le bonheur pas facile à décrire. Puis c’est Christophe, le chirurgien spécialiste des amputations et ligatures qui va sombrer dans la neurasthénie après la disparition de sa femme. Il commande une gigantesque sculpture de quatre chevaux noirs qui entraînera la faillite de sa clinique pour détournement de fonds. Incompris et seul dans sa douce folie il se tranche les veines au pied de ses chevaux. Des parents de Jo, pas grand chose, si ce n’est leur relative indifférence à son égard. La longue et mouvementée histoire familiale l’imprègne si fort qu’il endosse les tuniques de ses aïeux. La révolte sourd puis explose, il saccage leur chambre et obtient que son père l’inscrive dans un club d’équitation. Il devient cavalier et laissant libre cours à sa folie il s’incarne en Centaure. Monter à cheval ne suffit pas, il sort du manège et s’enfuit : j’étais le cavalier, le premier annoncé dans le texte sacré, le premier surgit du ciel. Les près comme une mer s’ouvraient çà notre passage, nous fûmes à cent mètres, à cinquante, à dix de la forêt. Une falaise pleine de vent, d’oiseaux et de nuit nous surplombait.
Rien ne peut arrêter sa toute puissance. J’étais moi, c’est tout. Multiple et sauvage. Du feu. Il déambule dans la ville multiplie les rencontres, des hommes qu’à l’occasion il trucide. Le doute me talonnait, mais j’avais la certitude d’avoir été investi d’une mission et que j’aurais à la remplir. Oui, je saurais purger la planète de tout le ramassis d’imbéciles, de vaniteux et de corrompus qui la peuplait. Je serais une légende plus incomparable que tous mes ancêtres réunis.
Le style poétique de Daniel Arsand nous captive dans cette hallucinante chevauchée où la réalité s’estompe jusqu’à l’ultime et désarçonnante ligne.
Des chevaux noirs, de Daniel Arsand. Éditions Stock, 2006, 175 pages.
fév. 6e, 2008
06:29 pm - UN AMOUR SANS RESISTANCE

Pendant la seconde guerre mondiale, dans une petite ville de province au pied des montagnes, Grenoble ? un professeur d’allemand dans un lycée de jeunes filles vivote pleutrement le temps de l’occupation. Il habite avec sa mère une villa, le père est retenu prisonnier en Allemagne et la sœur cadette batifole joyeusement avec l’occupant. Notre prof ne semble pas très concerné par ce qui se déroule dans le pays. Il s’est marié avant la guerre parce qu’il le fallait bien mais sans enthousiasme. Il n’a pas consommé le mariage et sa femme se languit de l’inattention et l’inappétence sexuelle de son mari.
Le prof, narrateur de l’histoire évoque ses souvenirs d’étudiant, un séjour à Heildelberg où il rencontra un condisciple Hans-Joachim. Ensemble ils lisaient Thomas Mann Der Tod in Venedig. Il garde une douce nostalgie de cette époque, de l’amitié si forte avec Hans-Joachim. Aujourd’hui il s’est aménagé un petit salon de lecture secret dans la cave où il s’isole pour lire ses auteurs allemands. Il délaisse Claude sa femme et pense au soldat qui lui apportait les dépêches allemandes à traduire au moment de la drôle de guerre. J'avais souvent rêvé de lui. Nu, au garde-à-vous, serrant mes traductions entre ses mains à hauteur du pubis. Mes doigts parcouraient le creux de son épaule, son sein ferme comme la joue d'un cheval, son ventre, mon index tournait, tournait au bord du trou, mon doigt dans son nombril, mon ongle limé en pointe égratignait sa peau un peu grenue, la caresse allait se perdre du côté des hanches et des fesses. Le soldat restait au garde-à-vous, ordre du capitaine, malgré sa nudité et mes caresses, un léger trouble de la lèvre seulement, malgré la défaite et l'Occupation. C'était dans mes rêves.
Et puis tout bascule, sa femme se suicide. Notre prof à peine éploré croise aux barres, siége de la Gestapo, l’ancien soldat coursier. Il l’extirpe du sinistre bâtiment et il le cache dans sa cave. Il s’agit d’un jeune juif d’origine polonaise qui parle Yddish. Notre narrateur reconnaît ses sentiments et par amour il décide d’apprendre cette langue assez proche de l’allemand. Un violent et passionnel amour les unit. Durant deux années et deux mois Herman et le professeur vont vivre secrètement une histoire d’amour où se conjuguent le plaisir charnel et le plaisir de la littérature, en allemand et en yddish. Herman lisait. Il mangeait mes livres le jour et me dévorait la nuit.
Curieuse impression au début de roman où la lâcheté de la population se déploie à l’image de la sœur qui adorait se faire pénétrer par l'ennemi, elle était à l'image du pays : offerte. Il faut la rencontre avec Herman pour que le narrateur s’engage dans une résistance toute personnelle et un peu moins passive. L’auteur Gilles Rozier dans un joli style décrit cette France pétainiste, antisémite, indifférente aux exactions commises contre les juifs, les résistants.
Beau roman qui titille le lecteur devant les sentiments contradictoires qui traversent le narrateur. C’est aussi un hommage rendu au yddish.
Dans le film L’homme est une femme comme les autres (1998) de Jean-Jacques Zilbermann, la bande son contient de magnifiques airs de musique yddish.

Notice autobiographique de Gilles Rozier:
Je suis né près de Grenoble. J'ai habité la région jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Une partie importante de ma famille y vit toujours. Les forêts de sapins, les cimes enneigées sont mes paysages originels. Quand je les revois, je ressens un mélange de bien-être et de malaise, c'est comme ça.
J'ai fait mes études à l'Essec, puis je suis parti faire ma coopération à Jérusalem, j'y ai appris l'hébreu, j'ai commencé à y apprendre le yiddish, Jérusalem est devenue un petit coin de moi-même, une ville folle où je me sens follement bien. Je n'y passe pas tant de temps mais quand je m'y retrouve, je vis.
Je me suis passionné pour la langue yiddish, celle de mon grand-père Moyshe assassiné à Auschwitz, de ma grand-mère Yokhved morte à Paris en 1942, de l'oncle Simon, de la tante Suzanne que j'ai bien connus. À présent, je parle yiddish. Je suis titulaire d'un doctorat de littérature yiddish, j'écris même un peu de poésie dans cette langue, et des romans en français, dans lesquels les personnages sont souvent entre deux langues, entre deux identités, entre bien-être et malaise, rarement droits, jamais raides, du moins j'espère.
Un amour sans résistance Chez Denoël (2003) 159 pages.
jan. 29e, 2008
07:36 pm - CEINTURE JAUNE

C’est la jolie chronique d’une année d’un garçon au moment de son entrée dans l’adolescence. Le protagoniste dont on ignore le prénom se rend deux soirs par semaine au dojo où il retrouve son partenaire de tatami. C’est la naissance d’une amitié, de celle que l’on choisit. Une amitié qui s’origine d’abord par le contact des corps à corps au judo, et qui se poursuit par les échanges de pensées sur le chemin du retour. Lui et moi on échange nos pensées. Parfois, on a les mêmes, parfois, c’est tout le contraire. Nos pensées, quand on se parle, se renforcent, changent, se mélangent. Mes pensées ensemble. En se parlant comme ça, lui et moi, on n’est plus chacun seul avec ses pensées qui tournent dans sa tête. On est tous les deux en train de penser ensemble. J’aime ça.
Pourtant leur amitié reste fragile et essentiellement dans la tête de notre narrateur. Il rêve et fantasme sur la vie de son double : « Lui » . Cela lui permet de s’évader de supporter la grisaille quotidienne, d’une mère passablement dépressive, peu aimante voire maltraitante. D'une Zup quelque part en Alsace, des vacances dans le Berry maternel ou au bord de la Méditerranée dans un camping réservé aux familles de militaire.
Un jour elle l’emmène à son cours de couture pour lui confectionner une veste et un pantalon. Ma mère a parlé de moi, en disant que j’étais son deuxième, que je lui en faisais voir mais que travaillais très bien, à l’école, d’ailleurs j’ai reçu un prix…Ma mère parlait comme ça en prenant mes mesures
Il aspire à une autre vie, avec Lui, une vie d'après. Difficile d’accorder le rêve et la réalité lorsque l’on est un enfant dépendant de ses parents. Lui demeure éloigné sauf dans ses rêveries.
Elève brillant il intègre pour sa 6eme le collège réputé du centre ville. Il rencontre Lionel Bréjean, un garçon un peu maniéré, une fille, quasi orphelin, ses parents l’abandonnent à un majordome trop pris par leurs activités professionnels. Il figure l’autre ami celui du quotidien, du collège. Toutefois il est trop dissemblable par ses origine sociales, son indépendance.
Il y a aussi Me Schimmel, la documentaliste bibliothécaire du collège, rescapée des camps de la mort, qui le remarque et lui confie des responsabilités. Les livres sont doux, ils sentent bon. Avant je l’ignorais. Je ne m’intéressais qu’à ce qu’il y avait à y lire. Je ne savais pas qu’on pouvait aussi les toucher, les sentir…. mais ce que je fais, surtout, c’est que je les caresse et les sens. On croit que je travaille mais en fait, je prends du bon temps, du plaisir. Un plaisir secret. Mais peut être, je me dis, Madame Schimmel, avec son sourire en coin lorsqu’elle me regarde faire, peut être elle, elle le sait.
Bref un beau roman initiatique, découpé en de courts paragraphes comme des impressions griffonnés sur un journal intime. On prend plaisir à suivre les instantanées du garçon, ses rêves, ses attentes. Par de subtiles touches Philippe Fréling nous fait ressentir l’intimité, les émois du jeune adolescent. De ses regards vers le sexe des grands, de ses peurs, de sa guerre.
Devenir un adolescent, se confronter aux autres, grandir ressemble à un combat qu’il mène avec philosophie comme au judo. Heureusement car ce passage comporte des dangers avec des blessures. Philippe Fréling avec son premier roman nous montre la force de la pensée, du rêve et du don.
Le titre et certains aspects du récit peuvent évoquer le film de Antony Cordier « Douches froides ». A ceci près qu’ici nous sommes à l’orée de l’adolescence, à un moment où les sentiments se cherchent, sont encore suspendus dans l’indicible.

Lire l’avis enthousiaste de Clarabel.
Les premières pages ici.
Ceinture jaune de Philippe Fréling (2007) Éditions Arléa, collection « 1er Mille ». 230 pages.

jan. 23e, 2008
05:29 pm - PARADES

Sébastien, un prof d’une quarantaine d’années décroche brutalement devant sa classe. Il doit l’abandonner et se reposer quelque temps. Envahi par le souvenir de son ancien ami de jeunesse Gabriel, il est comme pétrifié. 20 ans plus tôt ils s’étaient rencontrés autour d’une passion commune : le théâtre. Rapidement Gabriel qui se destinait à la carrière d’acteur utilisa Sébastien comme sparing partner, une forte amitié s’installa d’autant qu’ils étaient amenés à travailler des textes violents et radicaux sous la férule d’une metteuse en scène intransigeante. Côté sexe, Gabriel trouvait dans le corps des noirs un exutoire alors que Sébastien demeurait chaste. Il achevait ses études, et il optait pour le professorat (fonctionnaire bourgeois aux dires de Gabriel) plutôt que la scène où il ne captait pas la lumière à l'inverse de Gabriel. Certainement marqué par une enfance d’orphelin (sa mère l‘ayant abandonné à sa naissance) avec un père taiseux. Sébastien s’accrochait à son Pygmalion et au monde du théâtre peuplé de figures singulières à l’image de sa prof de fac obsédée par la recherche littéraire, metteuse en scène radicale, d’un impresario démiurge, de Nora Reps, une ancienne actrice reconvertie en prof de théâtre tchékovienne, car la plupart du temps, on se croirait dans La Mouette, bref un univers que Bernard Souviraa a l’air de bien fréquenter. Gabriel sort de l’ombre et se voit proposer un rôle important au cinéma alors que Sébastien y demeure en devenant professeur de lettres.
Sébastien comprend qu‘il est nécessaire de remonter la pendule et de revenir au moment de leur séparation. Sébastien ayant tranché dans le vif en lacérant l’appartement de Gabriel et leur relation. Cette coupure, castration réelle a engendré un vide, un blanc, de 20 ans et dont le roman ne parle pas. Sébastien sent confusément que sa dépression actuelle, son mal être s’enracine dans sa liaison/déliaison avec Gabriel. La blessure ouverte ne s’est jamais cicatrisée et serait la cause de son échec actuel.
Il apprend que Gabriel vit à Porto et il décide de s’y rendre…
Ce pourrait être le Café Guarany où Sébastien doit retrouver Gabriel.
Roman autour du théâtre du jeu d’ombre, et de masque. Dans sa première partie il s’appesantit sur leur jeunesse pour se conclure sur le voyage à Porto.
Je retrouve le style de Bernard Souviraa, alternant de beaux passages et d’autres un peu ennuyeux. On sent l’auteur à l’aise pour évoquer l’univers du théâtre, des acteurs, de leur travail. J’ai aimé sa description de Porto et des promenades le long du Douro : Là-bas de l’autre côté du fleuve, les collines hollywoodiennes affichent les noms qui sonnent comme de nouvelles promesses d’enivrement.

Dommage que je n’ai pas été vraiment enivré.
jan. 14e, 2008
10:56 pm - KIFFE KIFFE DEMAIN

Le TGV sort du tunnel et glisse sur la rampe vers la plaine lyonnaise. Nouveau paysage, nous venons de quitter les collines douces du Mâconnais pour descendre vers St Exupéry à l’est de Lyon, sur la gauche apparaît le Mt Blanc qui se détache nettement malgré le temps gris. Plus proche, devant les derniers contreforts du Jura, s’élèvent les importantes volutes de fumée de vapeur d’eau qui s’échappent des cheminées des centrales du Bugey.
Je viens de terminer le premier roman de Faïza Guène. Voilà un livre que je kiffe.
À Livry-Gargan dans la cité du Paradis, Doria, quinze ans, raconte une année de son quotidien banalement triste. Sa mère et elle ont été abandonnées par un barbu alcoolique qui n’accepte pas d’être privé d’une descendance male. La femme dans son esprit ne sert qu’à donner des mômes à son mari et de préférence des garçons. Du coup il s’est barré au bled, au Maroc, pour épouser et engrosser une paysanne plus accommodante.
Pas facile d’être une fille avec de tels pères, Doria souffre de ne pas reconnu, d’être considérée pour quantité négligeable.
Doria et sa mère tirent le diable par la queue, aidées par la C.A.F. et son cortège d’assistants sociaux. L’adolescente a peu de relation, une psy vieille, moche qui sent le Parapoux. Chaque semaine, Doria lui rend visite pour sa psychothérapies et malgré sa défiance elle reconnaît le réconfort et le lien qui les unit. Il y a aussi Hamoudi, sorte de grand frère, dealer sur les bords qui lui récite des poèmes de Rimbaud. On voit également Nabil qui vient l’aider pour ses devoirs car côté scolaire, Doria n’investit pas vraiment. Nabil l’acnéique en profite pour l’embrasser par surprise, un vrai naze. Un geste inacceptable pour l’adolescente qui rêve d’un grand amour avec un prince charmant. La sexualité de Doria demeure pré ado avec ses règles tardives et des seins qui peinent à grandir. Gavée de télévision elle imagine son homme comme Jarod le héros de Caméléon même si des copines plus délurées le traitent de pédé.
Bref ce n’est pas rose avec le salaire de misère de sa mère qui récure les chambres d’un Formule1 avant de se faire licencier. Elle ne baisse pas les bras et elle décide de suivre des cours d’alphabétisation. Pas ou peu de famille sur qui compter.
Doria évoque sa vie : De toute façon, j’veux dire à quoi ça sert de vivre ? J’ai pas encore de seins, mon acteur préféré est homosexuel, y a des guerres sans but et des inégalités entre les gens et la cerise sur le gâteau : Hamoudi fricote avec Lila et ne m’en dit pas un mot ! Hein… J’ai raison, on a des vies de merde… . Lila c’est la mère qui lui confie sa petite fille à garder.
Et voilà que Nabil le nul, de retour de vacances, ne la calcule plus.
Plein de raisons de déprimer et d’accepter le destin, le mektoub.
Mais Doria, armée de références télévisuelles à la pelle et dotée d’un humour vitriolant porte un regard acéré sur son existence et son environnement. Elle pourrait être la cousine de Karim*, et elle représente ces beurettes qui aspirent à une adolescence plus libre, demandent à être comprises et respectées.
Kif kif demain se transforme en kiffe kiffe demain et par ce subtil jeu de mot Faïza Guène montre un chemin possible pour exister en dehors des stéréotypes éculés sur les ados de banlieue. L’auteure montre qu’un minimum de maîtrise de la langue offre la possibilité d’échapper à un univers forclos et appelé à se répéter. Doria aime Rimbaud, elle recourt au rêve, elle utilise ses capacités à observer avec humour, et sa mère apprend à lire.
Un roman sympa qui nous nous fait espérer en la jeunesse des banlieues. Le style est rapide, très imagé, très parlé. Il y a souvent des expressions djeunes et très peu d’inconnues. Un roman sympa et très drôle.
Lire également Désintégration d’Ahmed Djouder dont la belle première partie évoque la vie quotidienne d’un garçon dans une famille d’immigré et qui aborde dans la seconde partie une réflexion, par toujours convaincante, pour une compréhension mutuelle avec tous les français.

* Karim et Julien, ainsi que L'année de l'orientation de Lionel Labosse.
Kiffe Kiffe demain de Faïza Guène chez Hachettes Littératures (2004) 193 pages. Egalement en Livres de poche.
jan. 13e, 2008
07:16 pm - ACHAT LIVRESQUE
Il pluviotait ce vendredi après midi et pendant que la foule hystérisée par son pouvoir d’achat se pressait dans les magasins, je parcourais Tataland vers ses deux librairies altersexuels. Ici point de soldes. Je commençais par l’historique Mots à la bouche pour repérer les dernières parutions. Mais trop achalandée à mon goût, je filais chez Blue book, ma préférée plus calme où je buvais tranquillement un café tout en feuilletant quelques revues. J’achetais le livre de Didier Roth-Bettoni : L’homosexualité au cinéma. Un ouvrage bien épais et qui me paraît très complet. Je connais l’auteur pour avoir souvent lu et apprécié ses critiques.

Puis je traversais la Seine et je remontais le Boul Mich’ jusqu’à Gibert Joseph. Un tour dans cette grande librairie à musarder entre les tables où se mélangent des livres neufs et d’occasion. Et me voilà rapidement les mains encombrés de romans, gage de bonnes lectures et critiques à venir.
Parades de Bernard Souviraa dont j’avais aimé son premier roman l’œil du maître.

Chambres séparées de Pier Vittorio Tondelli, je garde un bon vieux souvenir de Pao Pao.

Poussière d’homme de David Lelait aux belles premières phrases pas très gaies: « Au presque commencement de ma vie, je t’ai perdu, toi avec qui je voulais la finir ».
Enfin L’usage du monde de Nicolas Bouvier, une belle invitation à voyager. Plusieurs personnes m’en ont dit beaucoup de bien.
Mon pouvoir d'achat m'invitait à limiter ma fièvre acheteuse et à remettre à plus tard d'autres dépenses.
jan. 11e, 2008
11:06 am - JOURNAL D ' HIRONDELLE

Il me restait une heure à tuer dans ce TGV qui m’amenait à Paris, je venais de finir un sandwich et les pages « Rebonds » de Libé alors ce Journal d’Hirondelle d’Amélie Nothomb remplit son office.
Petit roman, par sa brièveté et par son intérêt.
Un coursier éconduit voit l’usage de ses sens disparaître, sauf celui de l’odorat, n’a plus goût à la chose sexuelle et enfin perd son emploi, beaucoup d’amputation pour un homme seul.
Une rencontre le propulse tueur à gages. La tête envahie par la musique de Radiohead, Urbain , son nouveau prénom, enchaîne consciencieusement et sans état d’âme ses contrats. Tuer lui procure une jouissance nouvelle. La vue de l’hémoglobine réveille ses sens. Il bande à nouveau !
La cervelle, c’est pire. Les taches de graisse, ça n’a pas de nom tellement ça marque. Le cerveau, c’est du pur gras, et le gras n’est jamais propre. En plus, si on n’a pas la tache du premier coup, on ne peut être sûr qu’on ne l’aura jamais.
Tout cela confirme ma métaphysique : le corps n’est pas mauvais, c’est l’âme qui l’est. Le corps c’est la sang : c’est pur. L‘âme c’est la cervelle : c’est de la graisse. C’est le gras du cerveau qui a inventé le mal.
Mon métier consistait à faire la mal. Si j’y parvenais avec tant de désinvolture, c’est parce que je n’avais plus de corps pour entraver mon esprit.
Pourquoi Journal d’Hirondelle ? Parce que notre flingueur amoral descend une jeune fille baptisée Hirondelle qui tenait un diaire.
Vite lu et vite oublié. Son dernier Acide sulfurique ne m’avait pas emballé, alors que je garde de bons souvenirs de ses précédents romans. Reste qu’avec cette auteure je suis arrivé à bon port sans ennui.
Journal d’Hirondelle d’Amélie Nothomb chez Albin Michel (2006), 135 pages
jan. 9e, 2008
06:16 pm - BYE BYE BLONDIE

Voici une histoire singulièrement déjantée, menée sur un rythme destroy. Gloria la trentaine bien entamée effiloche sa vie à courir les rades de Nancy. Ses journées se résument à grappiller de la thune, et trouver un pieu pour dormir. Quasiment SDF elle traîne son spleen entre deux crises où sa rage mal contenue déblaie le terrain autour d’elle. Depuis son adolescence c’est la même antienne: une rebelle, en crise permanente contre la société, les bourges, le système. Gare aux mecs qui lui causeraient mal. Elle a l’invective rapide et la main leste. Un soir elle croise Ėric, son premier amour rencontré 20 ans plus tôt à l’HP. Ses débordements de rage et dégâts publics l’avaient expédié pour quelque temps en psychiatrie. Une fois dehors, ils avaient fugué et tracé leur route entre squats, concerts punks et défonce, jusqu’au jour où les parents d’Ėric, de grands bourgeois, parvinrent à le remettre dans le droit chemin. Gloria, brutalement seule, sans l’appui de son petit copain poursuivit sa dérive. Ses parents, de braves gens ne pouvaient la canaliser en dépit de leur bonne volonté.
Donc voilà Eric, devenu star de la télé, qu’elle rejette comme le parangon de ce qu’elle exècre. Elle ne lui pardonne pas son abandon.
Eric demeure nostalgique de son amour pour la punkette et il arrive à l’arracher de Nancy pour une vie parisienne faite de paillettes et de strass. Gloria ne trouve de répit que dans les bras de son amant très attentionné. Ils sexent et s’aiment. La douceur et l’étonnante entente sexuelle entre eux deux assurent un équilibre précaire. Toujours sur le fil du rasoir, ils slaloment entre les crises de rage à répétition de Gloria. "Ensuite, calmée, elle se jure de ne pas recommencer. Mais c’est un court-circuit interne, ça se passe à son insu. Il y a un bouton que la moindre contrariété enfonce, et ensuite c’est les hurlements. Elle assiste, impuissante, à sa propre mise à sac. Paris, ville électrique, accentue ses troubles, façon amplificateur de démence".
Beau portrait d’une femme adolescente, enfermée dans sa révolte contre l’environnement social, n’acceptant que difficilement les contraintes et préférant une pseudo liberté faite d’errances à toutes les oppressions sociales. C’est une enfant dont j’imagine qu’elle a du manquer de bras accueillants et chaleureux dans sa prime sa jeunesse. Sa rage n’est que l’expression de son identité à exister.
Dans un style vivant, alerte avec de belles trouvailles on plonge dans l’univers des deux ados en révolte. Virginie Despentes dresse un tableau peu flatteur et assez réaliste du paysage psychiatrique, puis du monde du show biz. Elle aime ses personnages et elle nous la suivons sans retenue dans cette histoire d’amour et de folie.
Lionel Labosse est enthousiaste pour son dernier essai King Kong théorie.
Lire l’avis de Lo et Brigit. Les premières pages ici.
Bye Bye Blondie de Virginie Despentes chez Grasset, 2004, 320 pages.
déc. 28e, 2007
09:48 am - COMA

Au hasard de mes musarderies à la bibliothèque j’ai emprunté Coma le bouquin de Pierre Guyotat. Je me souviens d’avoir rencontré cet écrivain avec Tombeaux pour 500 000 soldats. Ce livre fut comme un coup de poing pour le jeune homme qui découvrait des textes érotiques au masculin. Comme entrée en matière on peut choisir plus tempéré ! Puis, je me procurai Eden, Eden, Eden avant que la censure ne l’interdise le temps d’un septennat giscardien. Je reconnais avoir éprouvé quelques difficultés à franchir le premier tiers du livre. Une seule phrase où les métaphores se succèdent dans une avalanche logorrhéique peu digeste. Un quart de siècle après je lis de bonnes critiques à propos de Formations son dernier livre, et du coup en attendant de me le procurer je renoue avec cet auteur que je croyais disparu. En quelque sorte le voici - en ce qui me concerne - sorti d’un coma.
Ce roman autobiographique court durant la fin des années soixante dix à l’époque où son œuvre est mise à l’index. Sa santé physique et mentale se détériore, il souffre d’une grave dépression qui le conduit à se retirer du monde, à vouloir communiquer avec les objets. Tout le monde sensible semble se déliter autour de lui. Il se rattache à sa maison-camion , parcourt la France jusqu’à l’extrême limite physique, jusqu’à ce qu’un frère, ou un ami le récupère quelques jours pour le remettre provisoirement debout. Il s’accroche à l’écriture, à un livre fleuve Samora Mâchel (dont est annoncé la parution prochaine) qui le relie par un fil ténu aux autres. On souffre avec lui, à ses errements intellectuels, affectifs et corporels. Son corps n’est qu’une simple enveloppe peau de chagrin qui se décompose. Dans sa solitude il subit avec acuité toutes les sensations environnantes. On a le sentiment qu’il est envahit par un excès de ressenti dont il ne peut se protéger. La folie rode et nul ne semble pouvoir l’aider. Le désirerait-il d’ailleurs ?
Au plus près de sa vie on le suit au bord de la rupture, près de ses proches qui meurent, des chutes, des coups qu’il ramasse. Jamais il ne parvient à trouver le repos, les nuits insomniaques se suivent, les ingurgitations de médocs le maintiennent debout jusqu’au bord de l’effondrement. Des amis le requinquent momentanément, Vitez met en scène au théâtre son Tombeau lui a offrant un regain de vie. Il refuse l‘invitation de Mitterrand de se joindre à la traditionnelle garden party.
Nulle compassion pour son état. Guyotat livre son quotidien d’abandon, de souillure, d’un corps violenté. Ses amours à peine esquissées servent de toile de fond à son prochain roman.
Ce qui le rattache à la vie, à nous, demeure l’écriture. Elle le sauve. Un style poétique, métaphorique et métonymique où la sensible folie de l’écrivain se laisse entrevoir.
Comment exprimer avec des mots ce qu’il vit ? Dans une interview il évoque le langage parlé : j'ai commencé à imaginer la langue comme pouvant produire des sons extériorisables. Et la découverte intérieure de la langue comme prononçable, comme voix, cela a été pour moi un drame de tous les instants. C’est ce que l’on ressent à la lecture de son texte, la corporéité du verbe qu’il cherche à transmettre et qui nous prend aux tripes.
Le livre se termine avec son entrée, dans le coma, dans un service de soins psychiatriques.
Quelques photos illustrent, en décalage, le texte : de jeunes indigènes amazoniens péchant à l’arc, l’actrice Lilian Gish,…
Pierre Guyotat , aux U.S.A. 2005. (photo)
Coma de Pierre Guyotat, Mercure de France, 240 pages, 2006. Prix Décembre 2006.
déc. 27e, 2007
10:52 am - PRENDS - MOI PAR LA MAIN

Le roman de Sheri Joseph s’enracine dans le Southern étasunien conservateur. Plus précisément près d’Athens à l’est d’Atlanta. Muriel et sa fille Sidra élèvent des chevaux. Sidra, une jeune femme assez libre sort avec Curtis un voisin, qui traîne sa nonchalance et joue avec des copains dans un groupe de rock. Son demi frère Paul , 17 ans en admiration devant son grand frère utilise ses vacances à lire et à flâner le long de la route nationale en attendant qu’une voiture s’arrête et qu’un type lui propose de baiser. Les deux frères sont dissemblables. L’aîné un peu rustaud amateur de bières et de retransmissions de matchs de base-ball s’offusque de croiser son cadet à l’allure si différente.
« Jusque-là le fils de Dan, Paul, s’était montré calme et bon élève, mais c‘était comme s’il était trop sage – ils ne pouvaient mettre le doigt dessus mais ce n’était pas naturel. Bien des choses le distinguaient : il était plus petit que les autres garçons, avec un air fragile ; et au lycée son regard inquisiteur , loin de mourir avec celui des autres adolescents, s‘était au contraire aiguisé d’une ruse oblique chargée de desseins secrets qui donnait envie aux autres garçons de le jeter conter les casiers pour le punir de passer par là».
Curtis rejette et insulte violemment son frangin qui aimerait pouvoir discuter et partager des moments avec lui. L’homophobie sourde dans le comportement et les paroles du grand frère alors que le père garde une attitude respectueuse et tendre pour son plus jeune fils.
Paul se fait alpaguer par un flic sur un parking pour racolage puis sermonner par un juge - ça ne rigole dans cet état- et Dan en bute aux commérages injurieux demande à Muriel de l’accueillir. Sidra prend d’affection Paul qu’avec bienveillance elle surveille du coin de l’œil. Sidra louvoie entre Paul et son petit ami Curtis, elle arrondit les angles, d’autant que Paul séduit et s’amourache de Kent, le chanteur du groupe de rock de Curtis.
Rien de follement palpitant dans ce bouquin, si ce n’est le regard chaleureux que leur porte l’auteure américaine. On pourra regretter le personnage un peu trop sensible de Paul, mais derrière l’apparence physique se cache une forte personnalité. En dépit des mentalités conservatrices, l’adolescent témoigne d’une franche volonté à vivre selon ses désirs.
Prends-moi par la main décrit des personnages en quête d'amour et de considération. Chacun tente de trouver sa voie et un sens à son existence.
Lire l’avis de Jean-Yves. Le site de l’auteure.
Prends-moi par la main (Bear Me Safely Over) 2002, de Sheri Joseph, traduit par Maryse Leynaud, 256 pages chez Rivages.
déc. 18e, 2007
02:23 pm - MA DEUXIEME PEAU
August Macke, Jeune paysan, 1910.
Voici un beau roman d’Erwin Mortier, écrivain flamand, qui scande l’adolescence d’Anton en trois périodes, trois étapes structurantes.
A peine âgé de trois ans, Anton s’émerveille de tout ce qu’il perçoit et qu’il croit être le centre du monde. Sa famille et son père avec lequel il partage le bain, et qu’il observe pendant qu’il se rase. Il accompagne sa mère également dans la salle de bain. Et puis il y a ce vieil oncle qu’il le prend sur ses genoux et qui meurt soudainement. Dans la famille il côtoie un cousin, Roland, de peu son aîné mais suffisamment pour recevoir des torgnoles pour un comportement un peu brut de décoffrage. Roland scande « dans le trou » pour rythmer l’enterrement de l’oncle. Une génération disparaît et celle d’Anton arrive. Ce sont ensuite les années de l’école primaire et des premières amitiés le long des canaux entre Bruges et Gand. On pourrait entendre le vent chanter dans le plat pays qui est le mien du grand Jacques. Son père a du se résoudre à abandonner la terre pour un emploi de minotier, la vie reste difficile dans ces années 70, pour la famille d’Anton. Roland, dont la mère souffre de troubles psychiques vient partager la chambre du jeune cousin. L’occasion de découvrir les transformations corporelles, les premiers émois dus à l’éveil d’une sexualité pubertaire. Au collège il se lie d’amitié avec Willem, une liaison mal vue par leurs professeurs rigoristes de l’institution religieuse où ils étudient. Les deux adolescents partagent naturellement les plaisirs de l’amitié. Doucement ils se rapprochent comme pour mieux s’armer face aux autres. Anton ressemble à un garçon un peu fragile, peu attiré par les joutes sportives, préférant la tranquillité d’une lecture. Avec Willem naît une complicité en contrepoint à la rusticité de son cousin. Willem plus dégourdi, plus entreprenant l’invite dans sa famille plus aisée.
Mortier raconte avec tact ses beaux moments relationnels entre les deux adolescents.
Alors qu’un drame surgit, ce sera son père avec finesse et sensibilité qui lui offrira le moyen de dépasser un deuil réel, en écho à celui de l’enfance et de l’adolescence. Dans une dernière scène le père qui l’aide à se raser transmet ce simple et beau conseil de vie: Tout simplement, accompagner le mouvement. Suivre les lignes de ta nature. C’est ainsi qu’on ne se coupe pas. La boucle peut se refermer, Anton change de peau grâce à ce passage de main. Les mots ne sont pas prononcés, mais l’attention de la sœur, un geste paternel suffisent pour aider Anton à surmonter sa peine.
La langue de Mortier est magnifique, et on peut féliciter le travail de la traductrice d’avoir si bien retranscrit la beauté poétique du texte. Les métaphores viennent stimuler notre imaginaire et elles nous transportent dans d’agréables rêveries.
Lire l'avis de Jean-Yves.
Ma deuxième peau, traduit du Flamand par Marie Hooghe, chez Fayard.
déc. 17e, 2007
03:37 pm - COCHON D' ALLEMAND

In Cold Blog dans une belle critique au joli titre Des bassesses pour un danois, m’avait donné le désir de lire Cochon d’Allemand de Knud Romer. Ce roman autobiographique se lit à la manière d’une écoute analytique. Fragments après fragments au rythme des associations de l’auteur, le lecteur découvre progressivement l’histoire de cette famille. Knud, le protagoniste évoque des bribes de souvenirs à travers les personnages de sa famille. Le portrait de famille se dessine d’abord avec les figures tutélaires des aïeux. Le côté maternel qui s’enracine dans l’Allemagne avec un grand père papa Schneider dont on ignore le prénom et qui demeure un secret de famille. Du côté paternel la branche danoise, là aussi avec un grand père idéaliste qui eut raison avant les autres et qui ne put jamais tirer profit de ses intuitions. Puis viennent des oncles et des tantes chacun avec ses caractéristiques. Et les parents, une mère ballottée par les chaos de l’histoire et qui échoue dans une petite ville danoise, à peine sortie de l’occupation nazie. Avec courage et fierté elle parvient à s’installer dans une région hostile, aidée de l’amour de son mari. On sent assez vite que Knud, enfant unique de parents d’origines différentes a souffert d’ostracisme pendant son enfance, il est insulté, et battu par les gamins du village du fait de sa filiation maternelle.
Vingt ans après la fin du conflit mondial, les souvenirs de la guerre restent très prégnants dans ce bourg danois au large des côtes allemandes. Les autochtones continuent à faire payer à ce petit garçon des fautes dont il n’est en aucun cas responsable. Et par une ironie de l’histoire il est le rejeton d’une mère anti-nazie mais cela ne compte pas. La veulerie des adultes et la bêtise des soit disant enfants innocents n’auront de cesse de trouver en lui un bouc émissaire commode à peu de frais. Sa mère également doit affronter avec tenacité et toujours dignité les ignominies de la communauté villageoise. Son père obsessionnel jusqu’au bout des ongles et d’une gentillesse à toute épreuve subit le contre coup de son mariage avec sa belle allemande. Sa famille se détourne de lui tout comme ses compatriotes. La réunion des cœurs résistent malgré les ressentiments de générations infiltrées de haine envers l’autre, le voisin, le boche.
Knud taille son chemin en se protégeant et aussi en minimisant sa souffrance auprès de ses parents. Il entrevoit avec horreur les fêtes de Noël et ses anniversaire sachant que les cadeaux reçus seront immanquablement détruits par ses congénères. Comment concilier les gestes d’affection de ses parents en leur témoignant sa loyauté pour aussitôt adopter une attitude inverse afin de se prémunir de la vindicte des autres enfants.
Peinture douloureuse d’une enfance vécue dans la haine absurde d’une population hostile.
On pourrait penser qu’il tiendrait rigueur à ses parents de l’avoir laissé dans une situation intenable de maltraitance. Eh bien non ce roman est un bel hommage à ses géniteurs qui auront su affirmer et maintenir une force de résistance face à la bêtise environnante.
Un roman court et fort où quelque fois on se perd dans les allers et retour entre les différents membres de la famille, entre le présent et le passé. Toutefois le puzzle familial prend forme et aboutit à ce livre percutant au ton humoristique.
Des avis ici. Cochon d'Allemand traduit du danois par Elena Balzamo, chez Les Allusifs, 187pages.
Knud Romer.déc. 6e, 2007
06:59 am - OH, BOY!

C’est en (re)lisant le travail exemplaire de Lionel Labosse de son Journal de bord d’une action pédagogique en collège contre l’homophobie que j’ai relevé plusieurs fois la référence élogieuse au livre de Marie-Aude Murail « Oh Boy ». C’est un roman destiné plus particulièrement à un public d’adolescents.
J’ai lu ce livre et à mon tour je souscris aux nombreuses et méritées louanges de la critique, et ce bouquin a glané de multiples récompenses.
Par facilité je laisse Lionel résumer l’histoire.
Venise, Morgane et Siméon Morlevent, 5, 8 et 14 ans, sont orphelins suite au départ de leur père et au suicide de leur mère. Il semble n’y avoir personne pour les prendre en charge. Une juge et une assistante sociale retrouvent cependant la trace de deux demi-frère et soeur, Bart et Josiane. Ces deux-là n’imaginaient pas avoir des demi-frères, mais ils vont rivaliser pour devenir tuteurs et obtenir la garde des enfants. Josiane, médecin, est assez égoïste. Elle n’arrive pas à avoir d’enfant, et ne souhaite qu’une petite fille, elle jette son dévolu sur Venise. Bart est un gai plutôt écervelé, qui au début, est horrifié de cette tuile qui lui tombe dessus, puis se laisse prendre au jeu malgré les réactions négatives de son petit copain du moment. Le drame survient quand l’aîné, Siméon, un surdoué qui est en terminale à l’âge de 14 ans, tombe gravement malade. Confronté à cette épreuve, Bart se révélera à lui-même et les Morlevent trouveront un toit.
J’ai absorbé le livre d’une traite, essuyant de temps en temps quelques larmes impossibles à retenir. Incroyable comme cette histoire quelque peu abracadabrantesque a réveillé en moi mon côté midinette. Marie-Aude Murail a un talent certain pour m’avoir à ce point capté et fait vibrer aux côtés de cette fratrie assommée par des événements terrifiants. Heureusement ils sont soudés et ils possèdent d’étonnantes ressources (on peut évoquer des capacités de résilience).
Je retiens le portrait de Bart, le grand frère un peu malgré lui. C’est une fashion victime irresponsable, plus Marais que lui tu meurs ! qui se voit embarquer dans sa nouvelle famille et qui se transforme pour donner le meilleur de lui même. D’ailleurs il devient rapidement le protagoniste de l’histoire.
Ainsi que le souligne Lionel, l’auteure à travers ce personnage porte un regard altersexuel généreux et sympathique. Certes nous pourrions reprocher une trop grande accumulation de malheurs, de retournements surprenants, mais la justesse de ton et l’intelligence du propos balaient nos réticences.
Voilà un beau livre qui devrait figurer dans la liste des livres à lire durant la scolarité.
Dans une passionnante interview, elle évoque le personnage de Bart :
« - Alors, il n’y a pas de tabou dans les livres ! s’est exclamé un collégien au cours d’une rencontre.
Depuis dix minutes, nous parlions d’homosexualité à propos de Oh, boy ! Personnellement, je n’ai pas souhaité traiter de l’homosexualité en inventant Barthelémy Morlevent. J’ai simplement créé un personnage de jeune homosexuel qui est, avec ou sans jeu de mots, gai et positif. Je n’ai pas voulu que le sida lui serve de droit d’entrée dans la littérature de jeunesse, Bart se porte comme un charme. Je n’ai pas fait exister Barthelémy pour qu’on en tire des leçons sur le droit à la différence. Je le dis aux jeunes, la tolérance est un mot qui m’exaspère. Trop aimable de tolérer l’autre ! L’autre, ton semblable, veut être aimé. J’ai créé un homo pour le donner à aimer. On rit avec lui, on pleure avec lui, on se réjouit de ce que ses amours semblent en bonne voie. C’est tout ce que je demande, c’est peu, c’est beaucoup. Je réfléchis en ce moment à un personnage de prostituée, un autre de curé, un dernier de militant antimondialiste, pas pour traiter de la morale, de la religion ou de la politique dans mes romans, mais pour les donner à aimer, c’est tout ».
Lire l'article de Lionel Labosse, une interview de Marie-Aude Murail. Prochainement, nous devrions voir une adaptation télévisée de ce roman.
déc. 3e, 2007
11:32 pm - LE RAPPORT DE BRODECK

Précédé de louanges souvent dithyrambiques j’avais quelques préventions en me plongeant dans le roman de Philippe Claudel. Les premières pages confirmaient mon sentiment. Un style vieillot mais avec de belles trouvailles me laissaient un peu en dehors de l’histoire. Nous sommes immergés dans un climat sombre, angoissant, poisseux avec des personnages inquiétants. Philippe Claudel ne cite ni le lieu de son décor ni la nationalité de ses personnages. Mais qu’importe que nous soyons du côté des monts métallifères, près de la Suisse ou de l’Autriche, quelques années après la fin de la seconde guerre mondiale. Brodeck est revenu miraculé des camps de la mort où il faisait le chien pour survivre, tenu en laisse, dormant dans une niche selon le bon vouloir de son garde. C’est au prix du renoncement à sa dignité d’homme qu’il aura survécu dans l’enfer des camps de l’inimaginable barbarie nazie. L’histoire de Brodeck et de l’horreur vécue dans le camp d’extermination restent toutefois en deçà du récit d’un Primo Levi.
Brodeck n’était qu’un enfant lorsque ses parents s’arrêtèrent et s’installèrent dans ce village.
Jeune adulte, et père d’une petite fille il sera livré aux envahisseurs par des villageois lâches en raison de ses origines raciales jugées nuisibles et inférieures (juives quoi !).
Maintenant qu’il est revenu il est temps d’oublier « le passé leur est inconnu , ne crois tu pas qu’ils ont raison » lui serine le maire du village pour absoudre les miasmes nauséeux d’un passé proche.
Mais voici que débarque l’Anderer, un homme venu de nulle part, habillé de manière excentrique, c’est à dire avec recherche et raffinement, et au comportement différent.
Rapidement le village passe de la curiosité à la méfiance puis à la suspicion et enfin au délire paranoïaque. Comme un seul homme ou presque tous les hommes du villages l’assassinent juste après qu’il eut symboliquement pointé des secrets inavouables enfouis dans la mémoire collective du village.
Cet Anderer, c’est l’archétype de l’autre, de l’étranger, du différent comme Brodeck. Parce qu’il n’a pas participé au lynchage collectif, il est chargé d‘établir un rapport sur le meurtre.
En fait on l’oblige à réécrire l’histoire afin de dédouaner les meurtriers de leur forfait.
Dès que Brodeck tente d’en savoir un peu plus, on lui fait comprendre qu’il ne doit pas aller au delà des apparences. Tout est là. Impossible d’être différent, de rester à l’écart, de se taire, de sourire. L’Anderer paiera de sa vie d’avoir osé tendre le miroir des infamies, des bassesses de ces braves gens habitués à la morne routine d’une existence sans vague.
L’Anderer sert de révélateur, de bouc émissaire. Son assassinat répond, en écho, à la Shoah, au génocide des tziganes, des homosexuels… organisés quelques années plus tôt.
Brodeck à travers l’écriture trouve une échappatoire, une raison d’échapper à l’horreur de l’inhumain trop humain.
C’est un roman fort écrit dans un style un peu suranné et parsemé de belles métaphores. Le récit est truffé de mots de patois à consonance mittle Europa.
Lire des avis ici.
déc. 1er, 2007
07:00 pm - A L' ABRI DE RIEN

À l’abri de rien assurément et certainement pas de la folie. Olivier Adam parle à la place de Marie, flanquée de deux mioches, d’un mari chauffeur de bus scolaire. Elle traîne sa lassitude de chômeuse dans cette région battue par la mer du nord, non loin de Sangatte, lieu de rassemblement d’immigrés clandestins en attente d’un départ vers l’Angleterre. Dans son quartier pavillonnaire banalement triste, comme des milliers d’autres femmes elle attend le retour des enfants de l’école et de son mari. Une vie monotone, terne sans grand intérêt. Marie tente d’échapper à sa triste réalité quotidienne. Le budget est serré, qu’à cela ne tienne, elle craque pour offrir à ses gosses quelques rayons de soleil.
Son existence va basculer après avoir assisté écœurée au matraquage d’un clandestin par des policiers. Puis un soir, en voiture elle crève, un « kosovar » vient alors la dépanner. Le lendemain elle pousse le battant de la tente dressée devant la mairie qui accueille ces étrangers transis de froid, couverts d’ecchymoses, affamés, en stand by d’un eldorado fantasmé. Elle prête main forte aux autres bénévoles. Du coup sa vie prend un sens, elle se sent utile. Elle offre ses services sans contrepartie à cœur perdu. Sa vie familiale s’effiloche aussi vite qu’elle s’engouffre dans son action caritative. Son mari ne comprend pas. Elle oublie d’aller récupérer ses moutards à la sortie des classes, et l’anniversaire de la plus jeune. Les voisins s’offusquent de son dévouement pour des types qui envahissent la région, dorment dans les parcs, stationnent aux abords des commerces, bref font mauvais genre dans un paysage en déshérence. Il y a assez de misère comme cela sans en rajouter. Les braves gens ferment les yeux sur les méthodes peu ragoûtantes de la police qui n’hésitent pas à ratonner les exilés que personne ne veut. Marie ballottée par une existence déprimante plonge inexorablement dans un délitement de ses fragiles repères. Elle semble empêtrée par les fantômes de son père mort trop tôt, d’une mère alzheimerisée, d’une sœur adolescente décédée tragiquement dans un accident de la route. Alors quand elle entrevoit une raison de se rendre utile elle n’hésite pas. Quitte à délaisser sa petite famille pour aider les autres. La folie s’empare doucement de Marie (quel prénom !) qui ne comprend pas que son entourage lui reproche sa bonté pour des étrangers.
Victime de ses bons sentiments elle se perd et s’éloigne de ses proches.
Olivier Adam n’y va pas quatre chemins pour dénoncer le sort réservé à ces malheureux exclus économiques et politiques. La police se comporte odieusement en toute légalité. La justice est décrite encore plus raide que la matraque qui frappe les « kosovars » indésirables. L’auteur parvient à bien dépeindre l’univers triste et morne de ce Pas de Calais, de ces femmes engoncées dans une routine déprimante, des zones délaissées, en friche de sens.
Le roman démarre assez lentement pour accélérer progressivement et tout emporter à la fin. Comme il est court, j’étais assez heureux qu’il se termine. Je regrette les facilités et les excès sentimentaux auxquels recourt l’auteur. Toutefois ses personnages restent humains. Stéphane, le mari, assez brut et quelque peu bovin au début montre finalement de belles qualités d’empathie pour sa femme. Mais j’ai eu du mal à accrocher à la dégringolade psychique de Marie. Cela doit provenir de mon indécrottable propension à vouloir garder le sens de la réalité.
Lire quelques avis ici et celui de Matoo.
Olivier Adamnov. 18e, 2007
11:18 pm - L' ANNEE DE L' ORIENTATION

J’ai lu Karim et Julien qui est la suite de cette année de l’orientation . C’est le même procédé littéraire : un échange épistolaire entre deux adolescents âgés d’une quinzaine d’année. Julien quitte la banlieue est de Paris et déménage à Bordeaux. Les deux garçons qui se connaissent depuis longtemps désirent entretenir leur amitié par la correspondance. Belle idée que de renouer avec cette forme d’échange qui semble désuète à l’heure des sms et courriels expédiés à la volée souvent sans le moindre effort d’attention.
Le roman s’origine au moment du basculement dans le nouveau millénaire comme pour mieux inscrire les changements qui s’opèrent chez les deux amis. On se souvient des craintes et espoirs que nourrirent l’arrivée de l’an 2000. Astucieusement Lionel Labosse évoque cette fameuse tempête de décembre 1999 qui renversa nombre d’arbres séculaires, le seul véritable bug si l'on peut dire ! ? Ils sont en 3eme, année décisive au plan scolaire. C’est aussi une période d’intenses remue ménage affectifs.
Au fur et à mesure des lettres qu’ils s’adressent, ils vont ouvrir leur cœur et leurs réflexions pour les partager ensemble. Les idées se répondent, s’approfondissent et nous suivons avec plaisir leurs joutes affectives et intellectuelles. Avec tact l’auteur explore les arcanes secrèts des deux jouvenceaux en quête d’identité et de place dans la société. Julien doit se dépatouiller entre ses parents divorcés. D’un côté une mère adolescente flanquée d’un post soixante huitard attardé et de l’autre un père gay et son compagnon qu’il choisit de rejoindre. Sa correspondance avec Karim lui permet de prendre conscience de la réalité de vie couple de son père et de l’accepter.
Quant à Karim, il tente de louvoyer entre son père violent, raciste, homophobe, sa mère résignée, et un frère aîné déboussolé à la dérive. Il découvre son attirance pour les garçons qu’il doit métaboliser. Grâce à l’oreille attentive et bienveillante de Julien il dépasse l’effroi de la reconnaissance de sa différence. N’est-ce pas la définition de l’amitié ?
Karim* plonge à fond dans les études « seul moyen de s’en sortir », d’échapper à l’univers de ses coreligionnaires, les zyvas. C’est l’occasion de critiquer des comportements de victime derrière lesquels les jeunes des banlieues se retranchent pour dénoncer une discrimination exagérée. Julien traîne plutôt une certaine nonchalance dans ses études.
Chacun se laisse aller à ses confessions, ses pensées qui quelques fois paraissent un peu stratosphériques pour des adolescents. Mais, n'est-ce pas l’image d’abêtissement de la jeunesse que nous serine la télé qui m’amène à considérer les adolescents comme des demeurés incapables d’aligner deux phrases cohérentes à la suite? Il est réjouissant de les entendre ferrailler autour de thèmes sur l’intégration, le racisme, le port du voile, la toxicomanie etc. …
Voilà un roman stimulant et sensible qui ouvre la réflexion et la discussion. Certes certains traits peuvent paraître caricaturaux, bien que la réalité dépasse souvent la fiction. Voilà un roman que j’eusse aimé lire à leur âge.
Dans le cadre de son travail d’enseignant Lionel Labosse avait mené un exemplaire Itinéraire de Découverte sur le thème des discriminations et de l’homophobie dans un collège de Seine St Denis. Dans le journal de bord de cette courageuse action de nombreux exemples rapportés témoignent de la justesse, la pertinence et la réalité des propos échangés entre les deux protagonistes du roman.
* Je pense à Arthur qui à l’instar de Karim s’investit fortement dans les études afin de s’assurer un avenir universitaire à distance de sa mère.
Ici les premières pages, deux critiques, et des avis d’élèves. Le site de Lionel Labosse.
nov. 4e, 2007
03:06 pm - ALABAMA SONG

Zelda Sayre, fille d’un juge de Montgomery, détonne dans cet état de l’Alabama chaud et humide du Southern. Elle remporte le concours de Miss Alabama et elle aspire à la liberté. À peine sortie de l’adolescence, elle fréquente des aviateurs cantonnés près de sa ville. Elle rencontre Scott Fitzgerald, jeune et bel officier qui se prépare pour rejoindre les sinistres champs de bataille de l’est de la France. L’armistice survient trop tôt et lui épargne cette aventure* et il embarque Zelda à New York. Trop heureuse de fuir une vie de greluche dans ce sud raciste et conservateur, elle découvre aux bras de Goofy, et dans les bars, la vie trépidante de la Grande Pomme. Goofy est en passe de réaliser son rêve de devenir un grand écrivain. Les succès arrivent avec This Side Of Paradise, puis The Great Gatsby ce qui leur offrent une aisance incroyable. Ce sont les années folles, Scott Fitzgerald devient la coqueluche de cette Amérique en plein boum, celle qui régénère d’un sang neuf, d’une musique jazzy une Europe exsangue. Ils forment un couple célèbre, leur beauté, leur intelligence les rendent emblématiques de cette époque insouciante. En somme ils incarnent les people de ce début de siècle. Ils traversent l’Atlantique et séjournent à Paris, sur la Côte, La Riviera. Tout leur sourit. Puis commence la lente et inexorable descente. Le couple se chamaille. Il s’acoquine à Lewis O’Connor (Ernest Hemingway) que déteste Zelda. Elle suppose une relation amoureuse entre les deux romanciers. Elle s’amourache d’un aviateur français ce qui déclenche la fureur de Scott qui l’expédie à l’asile. Aux années fastes succèdent les années douloureuses. Il sombre dans l’alcool et sa verve littéraire s’effiloche. Zelda, entre deux séjours asilaires, se jette, en vain, à corps perdu dans la danse, la peinture.
Gilles Leroy revêt les habits de Zelda. Il lui redonne la parole. Nous parcourons son histoire, nous pénétrons dans son monde sensible. Une autre Zelda se révèle. Une femme qui revendique sa singularité. À l’instar de Camille Claudel, son talent alimente le cannibalisme de son mentor. L’auteur nous captive dans un style simple et puissant. Ce n’est pas une biographie mais la confession d’une femme fragile et fragilisée par le dédain de son mari. Elle souffre de l’incompréhension de son entourage, des psychiatres qui la bourrent de traitements inhumains au lieu d’entendre sa détresse.
J’avais commencé à lire ce roman à la fin de l’été après l’avoir acheté dans cette librairie bien sympathique de Banon** aux pieds du Cantadour. Je m’étais arrêté à quelques encablures de l’épilogue. Je n’osais aborder la triste fin de cette muse. Le livre demeurait en souffrance, comme Zelda qui se consumait lentement dans son Alabama asilaire, loin de Goofy bientôt mort.
Qu’est-ce qui me retenait de le terminer? Identification au personnage délaissé ?, je différais l’achèvement de cette promenade littéraire. Elle devait rester en suspens.
C’est étrange car j’avais avalé ses précédents livres. Après avoir découvert et été emballé par Les maîtres du monde, j’ai moins apprécié Grandir, puis accompagné L’amant russe, et surtout aimé Champsecret.
Alabama song, un joli titre qui rappelle la triste et célèbre complainte de Grandeur et décadence de la ville Mahagonny reprise avec l’inoxydable tube des Doors, se démarque de ses précédents bouquins. Certes il parle de lui mais sous le déguisement de son héroïne. Zelda c’est moi aurait - il pu écrire. In fine il livre une clef : écrire comme la revanche d’un désir contrarié. C’est aussi la réussite poétique d’un cheminement intérieur.
Ce qu’en pensent Matoo et Flo.
** La librairie Le bleuet à Banon.

oct. 24e, 2007
06:06 pm - FIN DE L ' HISTOIRE

Entre les mots.
On se souvient des cinq mois de captivité de Florence Aubenas, journaliste à Libération qui fut enlevée en Irak avec son interprète Hanoukka al-Saadi au début de l’année 2005. Á son retour en France, elle donna le 14 juin 2005 une conférence de presse. François Bégaudeau reprend ces quarante cinq minutes auquel il mêle son commentaire.
Aux phrases exactes de Florence Aubenas il joint ses pensées, sorte de scansion dans le déroulement de l’histoire de sa séquestration. Les mimiques de la journaliste sont décrites et analysées, ainsi que les réactions de l’assistance, des journalistes à l’affût de détails et même les mouvements des caméras de la télévision. Il retranscrit scrupuleusement le discours de l’ex-otage. Attentif au langage parlé, il relève les élisions, les fautes de syntaxe et de grammaire, les pléonasmes, les erreurs propres à l'exposé oral.
Le récit de la journaliste de Libé est terrible. Elle était attachée en permanence, les yeux bandées, n’avait que deux « sorties » quotidiennes pour pisser, deux maigres pitances à avaler les mains liées… interdiction formelle de parler avec l’autre captif sous peine de punition… bref une épreuve cruelle et ignoble.
Pour François Bégaudeau son calvaire devient révélateur d’une Histoire dominée et faite par les hommes. Histoire de massacre, de haine, de douleur, de suprématie machiste.
Les mots de Florence Aubenas réveillent des souvenirs que l’auteur distille au gré de son écoute.
Curieuse situation qui s’apparente à celle du rêveur éveillé qui se remémore les bribes oniriques de sa nuit et qui laisse vagabonder ses associations, fantasmes, tel l’analysant sur le divan. Il mélange des faits réels d’un monde barbare et d’autres plus intimes comme ce souvenir d’une jeune femme aimée le temps d’une nuit.. Au début du livre je demeurai extérieur, agacé par les assertions brutales, crues, excessives, et quelquefois simplistes de l’écrivain en comparaison à la retenue, à l’humour ou plutôt à l’ironie douce-amère du discours de la journaliste. J’avais hâte de retrouver le fil de sa chronique.
Je m’interrogeais sur l’intérêt de cette exégèse personnelle, intime; paraphrase peu convaincante. Elle me semblait dénaturer la chronique douloureusement banale d’une captivité inexcusable. Une ignominie de lâches aux motivations crapuleuses. Puis, l’auteur atténue sa colère vis à vis des autres (les ravisseurs et leurs complices) et laisse affleurer ses propres failles. Son attitude avec cette jeune femme qu’il n’a pas su retenir.
Comme dans « entre les murs » il trace en filigrane son portrait ambigu, équivoque.
Fin de l’Histoire, celle des hommes dominateurs sur les femmes, la revanche de la femme ?
Telle est la thèse de Bégaudeau dont la conférence de Florence Aubenas illustrerait la dynamique actuelle.
Lire un article de Rue89 avec une interview (vidéos) de F. Bégaudeau.
oct. 16e, 2007
07:45 am - AVANT LES HOMMES

Encore un roman court dégotté à la médiathèque : Avant les hommes de Nina Bouraoui. Ce titre là traînait dans ma tête. J’avais lu Garçon manqué et plusieurs fois entendu et lu des articles sur cette auteure.
C’est l’été : une saison dangereuse, Jérémie 17 ans s’ennuie. Il cherche compulsivement la compagnie d’autres corps, un corps d’homme, et plus particulièrement le corps de Sami un mec de son lycée. Jérémie est envahi par ses fantasmes et ses désirs. Je me suis allongé sur l’herbe et j’ai pensé au film où un homme jouissait dans la terre, j’ai pensé que j’étais la terre, que ma peau se déroulait dans le jardin, qu’elle fuyait de moi, puis j’ai senti la jouissance de cet homme, c’était chaud et çà a effacé ma tristesse.
Sa mère, hôtesse de l’air, est ailleurs, vraiment ailleurs. Il ressent confusément qu’il ne compte pas pour elle. Elle passe sa vie dans les cieux là où il y a beaucoup de désirs. Ils se croisent et rarement se rencontrent. Il ignore sa vie et lorsque débarque Alex, il découvre qu’elle pourrait aimer un homme.
Jérémie ressemble aux personnages de Larry Clark de Ken Park. Avant j’allais à la rampe faire du skate, je m’y rendais tous les jours ; je me sentais comme un oiseau ; je n’avais pas peur, j’aimais le bruit du roulement à billes qui me faisait penser à celui du barillet d’un pistolet ; j’avais cette idée de me brûler la tête ; je croyais que le ciel me protégerait de tout puisqu’il contenait ma mère, comme une boite, immense, où j’avais déjà mis tous mes jouets ; j’ai le souvenir d’avoir été un enfant, il me manquait des parts de rêves ; le shit fait revenir ces rêves, je me replie dans une spirale de coton, je quitte la terre. Dans mes magazines, il y a des posters de garçons nus que je déplie parfois sur moi pour en faire des miroirs de papier. Jérémie s’emballe avec la frénésie propre à l’explosion des pulsions sexuelles de l’adolescence.
Nina Bouraoui donne la parole au déferlement des pensées de son jeune personnage. C’est une avalanche d’images, de désirs et de souffrance. Souffrance de ne pouvoir dire à sa mère, à son père et surtout à Sami ce qu’il ressent. Il se réfugie dans la fumette qu’à l’occasion il partageait avec Sami inaccessible et tourné vers les filles.
C’est court, dense, rapide à lire. Il ne se passe pas grand chose si ce n’est la description poétique du bouillonnement des sentiments de cet ado. Nina Bouraoui rend bien le caractère explosif et irréductible des pensées du garçon, de son besoin de canaliser ou plutôt de façonner et de rendre vivable tous ses tiraillements, un torrent de larmes sèches.
Les désirs s’expriment dans le trop (au sens ado) et non pas dans le manque. C’est le corps qui sert d’inscription à ses désirs. Avec pertinence elle montre la force et la violence du désir sexuel qui demeure au niveau de l’imaginaire.
Avant les hommes saisit bien la fragilité de cet adolescent pris dans le tumulte de ses fantasmes et de ses désirs irrépressibles.
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