BLOG - ALBUM DE PSYKOKWAK - VILLA AMALIA
avr. 28e, 2009
03:43 pm - VILLA AMALIA

Ann (Isabelle Huppert) roule en direction de la banlieue sud. C’est la nuit, il pleut, la visibilité n’est pas fameuse. Elle file son mari (Xavier Beauvois) qui rend visite à son amante. Défaite, elle voit ce qu’elle cherchait et attendait ? Un homme l’accoste, Georges (Jean-Hugues Anglade), un ancien ami de jeunesse qu’elle peine à reconnaître. De retour dans son appartement, elle décide de tout larguer. Pas seulement son mari volage mais aussi sa vie professionnelle de concertiste, et de fuir. Alors que tous, un jour ou l’autre, nous avons fantasmé cette possibilité, elle passe à l’acte et sans état d’âme. En deux temps trois mouvements elle se débarrasse de tous ses objets. L’appartement est vendu et Jean Michel Portal embarquent les trois pianos. Ce qu’elle ne peut pas vendre ou donner, elle le brûle comme les photos. Elle se coupe ses cheveux pour mieux signifier son changement d’identité, et son passé. Sa mère et ses amies ont droit à une dernière visite, et elle ne garde un lien qu’avec Georges, l’ami retrouvé.
Rien ne peut arrêter son échappée européenne, et à la manière d’un agent secret elle prend soin de brouiller son parcours, d’effacer ses traces avec obstination et une certaine violence. Comme elle a toujours fait dans ses rapports avec les autres. Je suis un peu brutale.

On la suit en bus, en train, en avion, vers le nord puis l’Allemagne, dans les Alpes qu’elle franchit à pied pour échouer sur une île au large de la côte amalfienne. Elle dégotte une baraque rouge isolée accrochée à la montagne qui surplombe une magnifique baie bleue quasi déserte. J’ai pensé au paysage près du monastère de Chozoviotissa sur l’île d’Amorgos.

Une pérégrination physique allégée de tous ses anciens attributs. Vêtements qu’elle jette et brûle, le portable soigneusement détruit, c’est une fuite motrice, même si on imagine qu’il s’agit bien sur d’un voyage intérieur. Fuite d’un passé douloureux qu’elle veut gommer. On s’interroge d’autant que le cinéaste est avare d’explication. On assemble les éléments du puzzle pour tenter une compréhension pour donner un sens au contraire du héros de Sean Penn dans Into the Wild. Ici Huppert s’ingénie à se perdre, à se vider physiquement et psychiquement jusqu’à se noyer. Comme s’il s’agissait de remonter au plus archaïque d’elle même.
Dans son refuge, un trou du monde merveilleux pour des vacances solitaires. Seule la jeune femme italienne qui l’a secourue de la noyade vient partager sa maison et son lit.

Sa mère se meurt et elle revient en coup de vent auprès de sa famille. Bref passage où elle croise son père, un homme qui l’avait abandonné et dont elle répète la conduite.
Benoît Jacquot filme au plus près l’errance d’Ann/Huppert. Il capte ses faits et gestes, son visage, son regard. Les paroles demeurent anecdotiques. Isabelle Huppert agit, se déplace, nage, marche. Lorsque des interlocuteurs lui parlent, ses réponses succinctes peuvent être ressenties comme violentes. George dont elle sait qu’il va mourir n’obtient rien, pas même un sursis, qu’elle reste un peu avec lui. La violence nous la ressentons dans son comportement. Les autres ne peuvent espérer qu’elle infléchisse ses décisions. Elle est entière, totale et fermée sur elle même dans une attitude un peu autiste.

C’est un trajet à l’intérieur d’elle même qu’elle suit et tant pis pour l’autre, les autres. On se doute qu’à la fin du film quelque chose va redémarrer mais entre temps elle aura asséché ses liens, pour recommencer une nouvelle vie.
Isabelle Huppert est quasiment sur tous les plans. Nous voyons à travers ses yeux. Toujours à hauteur humaine, il me semble qu’il n’y a ni contre plongé, ni vue plongeante. Elle regarde rarement l’autre, elle évite leur regard. Ce qui renforce l’aspect autiste de sa relation à autrui.
Il y a une petite scène curieuse, qui résume l’histoire. Lors de sa traversée des Alpes, elle franchit la frontière italienne et deux carabiniers lui demandent ses papiers qu’elle exhibe. Un des carabiniers se retourne, cueille une fleur et lui offre. Elle n’est pas arrivée au bout de son cheminement mais cette fleur donnée par un inconnu et acceptée illustre sa métamorphose en devenir. Une fleur, un air de musique la raccroche au monde sensible et à la vie.
Villa Amalia est portée par Isabelle Huppert et elle écrase le film de sa présence et de son talent. La musique aux sonorités modernes quelquefois dissonantes accompagne le cheminement de la protagoniste. On pourrait épiloguer sur sa psychologie. Benoît Jacquot évite l’explication. C’est au spectateur de remplir les questions qu’il se pose. Un film qui continue dans notre tête une fois les lumières rallumées.
S’il n’y a pas de choupinou dans le film, en revanche des personnages altersexuels sont présents. Georges dont le compagnon est décédé qui rentre un soir le visage tuméfié d’avoir voulu draguer des ragazzi, et Ann qui s’abandonne dans les bras de la belle italienne.
Villa Amalia, film français réalisé par Benoît Jacquot (2009). D’après le roman de Pascal Quignard.

C'est clair qu'elle écrase le film de sa présence et par son talent.
Précisons tout de même que le fantasme est réalisable ici, elle en a les moyens.
Enfin, je ne sais toujours pas comme elle a été prévenue du décès de sa mère, l'injoignable, mais bon....
Olivier Autissier
Pour Huppert