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BLOG - ALBUM DE PSYKOKWAK - Envoyer un commentaire

sep. 23e, 2008

02:38 pm - L' AMANT DES MORTS


 

J’avais aimé son précédent roman Le corps des anges. J’ai toujours en mémoire sa belle métaphore : une glaciation en plein vol pour exprimer le drame que venait de subir l’un des protagonistes.

Lorsque j’ai vu L’Amant des morts, le dernier roman de Mathieu Riboulet,  je l’ai immédiatement acheté. Ce livre n’explore pas la nécrophilie comme pourrait le suggérer le titre. Et dès les premières lignes j’ai été saisi par la force, la violence du récit qui débute ainsi :

Le père, de temps à autre, couchait avec le fils. La mère ne voyait pas. Il fallait en finir avec les lois de la besogne, mais ça recommençait toujours. Chaque fois, pourtant, s'annonçait comme la dernière, mais invariablement le petit jour le cueillait, aveuglé, avec au creux du ventre la chaleur qui contracte les muscles, le déposait dans les bois plein d'une rage informe à son endroit qu'il s'entendait à dissiper dans la plainte continue des tronçonneuses et le fracas des arbres entaillés. Il allait donc falloir recommencer.
Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. La mère ne voyait rien. Il fallait bien répondre, et ça ne cessait pas. Les élans adultes, brusques du père avaient éveillé au creux du fils un écho aussi obscur qu'ancien d'animalité, un besoin de sueur séchée, de salive et de sperme venu du fond des temps. C'était effrayant, mais souverain. Ils étaient au désert, cernés par la nuit, le vent des solitudes. On s'occupait de pulsions ataviques, on sculptait le revers invisible des jours industrieux et mornes.
La première fois, s'étant jeté de tout son long sur le dos dégagé de son gamin ensommeillé, le père avait fiévreusement cherché sa bouche, par précaution, pour y plaquer la main et s'assurer le concours du silence. Mais le fils avait saisi la main, l'avait placée sur sa nuque, dans un consentement tendant à l'abandon, avec un détachement dissimulé dans un soupir qui aurait dû alerter le père s'il avait été en mesure de prêter attention à autre chose qu'à la pulsion hasardeuse qui le tordait en revêtant les traits de la nécessité.
L'un comme l'autre ignoraient qu'on n'en finit jamais avec les lois qu'au prix d'un renoncement auquel il faut offrir le corps et l'âme sans obtenir en échange ni halte, ni repos - Gilles, le père, parce qu'il avait asservi de longue date l'ensemble de ses moyens à l'apaisement toujours provisoire de ses impératifs, Jérôme, le fils, parce qu'il n'avait encore rien trouvé en seize ans qui résiste à son indifférence.

 Le roman se découpe en cinq chapitres, comme autant de scansion de l’histoire de Jérôme. L’adolescence, au premier, marquée par cette espèce de mort psychique, glaciation en plein vol qui gèle le désir. La mère disparaît en abandonnant son mari et son fils. Jérôme, une fois le bac décroché, s’extrait  des plateaux ventés et glacés de la Creuse où bûcheronne son géniteur. Après des études à Toulouse il monte à Paris, au second chapitre, où il fait la connaissance de deux tantes (sic) maternelles et de la vie nocturne. Nous sommes en 81 en plein progression du Sida. Jérôme offre son corps. Au troisième chapitre, la rencontre de Fabrice, un jeune pédé happé par le virus va opérer une renaissance psychique qui se concrétisera dans les deux derniers chapitres.

Bien que peu épais, je l’ai lu par morceau. Il m’était difficile d’enchaîner les pages sans reprendre mon souffle. J’étais comme un boxeur sonné par un uppercut. Il me fallait interrompre la lecture,  relire le paragraphe, respirer. Poser le livre et le reprendre un peu plus tard. L’écriture de Mathieu Riboulet est d’une densité rare mêlant poésie et violence.

À lire sans attendre. 

Un avis ici

Mathieu Riboulet

L’Amant des morts, roman français de Mathieu Riboulet, édité chez Verdier (2008), 91 pages.

 

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