BLOG - ALBUM DE PSYKOKWAK - le 19 décembre 2007
déc. 19e, 2007
05:53 pm - I' M NOT THERE

Je ne suis pas là, titre d’une de ses chansons, suggère la question : mais où est Bob Dylan et surtout qui est-il ?
Dans ce film où son nom n’est jamais prononcé, Todd Haynes répond en confectionnant un patchwork composé d’assemblages d’épisodes de la vie, des visages et des compositions musicales du chanteur. Déclinaison en sept portraits portés par six acteurs. À la fois chronologique et thématique chaque représentation dévoile une facette fantasmée de sa personnalité. L’artiste est insaisissable, ayant lui-même pris soin de travestir son existence à commencer par son patronyme (Robert Zimmermam).
Nous savons que la vérité se dérobe à notre connaissance, aussi l’option choisie par le réalisateur s’avère astucieuse : évoquer Dylan sous la forme d’un puzzle que chacun pourra assembler à sa guise tout en sachant qu’il demeurera parcellaire et incomplet.
Todd Haynes nous balade à travers l’Amérique et son histoire récente. Tels des hoboes nous arpentons les territoire imaginaires du chanteur. Prenant souvent le train nous regardons défiler le paysage par bribes, et nous accrochons les wagons de cette mosaïque de vie.
Le premier convoqué est la figure d’un jeune adolescent noir en rupture sociale, échappé d’un centre de rééducation. Il s’alimente de vagabondages sur les traces de Woody Guthrie. Un très jeune poète qui puise dans ses racines terriennes (la country et le blues) et étrangères tout comme notre troubadour, lui d’origine européenne.
Quelques années plus tard le voici devant une sorte de tribunal sous les traits d’Arthur, le grand adolescent rebelle aux semelles de vent qui écrivit Je est un autre.
Il réapparaît sous les traits de Robbie, l’acteur, qui rencontre Claire (Charlotte Gainsbourg), à la french touch. Elle essaye de le retenir alors qu’il joue à l’élastique. Dans cette séquence plus intime il se montre tendre, et il se comporte aussi comme un odieux macho.
Charlotte Gainsbourg & Heath Ledger.
Ensuite il est Jack, chanteur contestataire que toutes les causes révolutionnaires s’arrachent et veulent récupérer. Comme à son habitude il se dérobe, refusant d’endosser des habits trop étriqués jusqu’à ce qu’il devienne John, un prédicateur qui entraîne ses ouailles dans un époustouflant Gospel revisité.


Puis il se métamorphose en Jude l’androgyne incroyablement interprétée par Cate Blanchett*. Frêle silhouette à l’opposée du viril Robbie, en pleine époque machiste américaine empêtrée dans la guerre du Vietnam.
Et pour clore, il est Billy the Kid (Richard Gere), un vieux cow-boy solitaire, qui aurait survécu à Pat Garett. Au bord de la frontière, comme dans les westerns, il chevauche les immenses plaines et forêts où sourdent les bruits d’un monde en fureur.
Richard Gere.
Entre Judas et le Christ, d’Allen Ginsberg à Joan Baez en passant par James Baldwin que l’on aperçoit lors d’une remise de prix, on suit ce portrait chinois au rythme de ses magnifiques chansons, de ses évolutions musicales.
Le film est dense, complexe, pas toujours simple à suivre, avec des moments intenses et déroutants. Une belle réalisation.
Lorsque je repense au film, deux personnages surgissent à l’esprit : Woody et Billy. Le premier et le dernier. Hors la loi, ils le restent ; vagabonds, ils continuent leur chemin. Quelle trajectoire à laquelle nous sommes conviés !
Mais comment oublier les autres, l’excellente composition de Cate Blanchett, la souffrance poétique de Whishaw, l’acteur amoureux d’Heath Ledger, le contestataire devenu prêtre de Christian Bale.
Et la musique ! astucieusement Todd Haynes alterne les tubes et des textes peu connus chantés par Bob Dylan et d’autres.
Todd Haynes n’assène pas de vérité, il suggère et donne à réfléchir sur cette période récente. Les vérités se nichent dans des recoins cachés. Ainsi la scène où Billy à la poursuite de son chien enfui, s’arrête devant un immense paysage vallonné et boisé. Il contemple la vue et on entend en sourdine le tumulte d’une guerre invisible dans cet environnement sauvage, il reprend sa chevauchée jusqu’à croiser un train dans lequel il se jette avec sa guitare.
De Todd Haynes j’avais beaucoup aimé Far from Heaven ce film à la manière des années 50 (Douglas Sirk) une histoire d'amour avec un mari aux prises avec son homosexualité et dont l’épouse éconduite s’amourache de son jardinier noir dans une Amérique puritaine et gangrenée par le racisme. Egalement Velvet Goldmine un autre film musical avec un mixage condensé de chanteurs rocks (Bowie et Reed).
* Todd Haynes évoque très clairement l'altersexualité dans ses films, que ce soit dans Far from Heaven et dans Velvet Goldmine. Ici Jude incarne une interprétation altersexuelle.
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