BLOG - ALBUM DE PSYKOKWAK
nov. 4e, 2009
07:51 pm - MICMACS À TIRE-LARIGOT

Je n’étais pas vraiment décidé à voir le film de Jean-Pierre Jeunet. Ma rationalité se trouve un peu bousculé par cette forme de cinéma. J’avais regardé amusé son Amélie Poulain en le trouvant chromo et empestant une réalité de carte postale un peu passéiste.
Les premières images de Micmacs à Tire-larigot me confortaient dans ma prévenance. Un cinéma de clichés avec une photographie, des décors saturés de cartes postales vieillies des années cinquante. Cela débute par une séquence où un soldat est tué par l’explosion d’une mine qu’il tente de désamorcer. Puis c’est la cérémonie de son enterrement avec tout son folklore caricatural entre la veuve éplorée et Bazil, le fils orphelin. Une bonne vingtaine d’années après on retrouve Bazil (Dany Boon) gérant d’un magasin de location de vidéo, Vidéo Matador, en train de réciter de concert les dialogues d’un polar américain avec Bogart (Le grand sommeil). Puis, suite à un incroyable concours de circonstances abracadabrantesques il reçoit une balle perdue dans la tête. Balle que le chirurgien préfère lui laisser dans le crane et qui peut à tout moment le faire clapser ! Du coup Bazil se retrouve à la rue où il tombe sur un drôle de clochard (Jean-Pierre Marielle) qui l’emmène dans son repaire où vivent une joyeuse bande de chiffonniers un peu branquignoles.
Dominique Pinon, Dany Boon & Jean-Pierre Marielle.
J’en oubliais mes premiers énervements pour m’amuser aux incessants clins d’œil, citations et parodies de films qui émaillent l’histoire. Le générique de début annonce la couleur, en noir et blanc et à l’ancienne.
Bazil a décidé de se venger des marchands de canons qui l’ont doublement frappé et qui sont responsables à ses yeux de la disparition de son père et de la dragée dans le bocal qui lui rend la vie bancale.
André Dussolier & Nicolas Marié.
Il parvient à entraîner ses nouveaux compagnons comme lui en marge de la société à l’assaut de puissants industriels sans vergogne.
Le scénario a les vertus du western, son schématisme naïf du bon-gentil petit David laissé pour compte contre de méchants vilains méchants pas beaux Goliath de l’industrie de l’armement.
Sur ce canevas très simple, le cinéaste se plait à bricoler un récit loufoque où ces gentils Pieds Nickelés mâtinés en Mac Gyver ridiculisent les surpuissants magnas de l’industrie et du pouvoir. On oublie les invraisemblances, les allusions aux collusions (on voit l’un des patrons serrer la paluche à Sarkozy) pour se laisser bercer par l’univers bidouillé de Jeunet. Le décor recèle de trouvailles et chaque plan sent la volonté de nous montrer son savoir faire. Il nous balade dans un Paris rétro, le long du quai de Crimée, des bords de Seine et aussi de temps en temps dans des décors modernes. Les personnages tous plus impossibles les uns que les autres s’en donnent à cœur joie pour grimacer et débiter de bons mots portés à leur paroxysme par un Remington (Omar Sy) qui ne jacte qu’avec des expressions idiomatiques.
Marie-Julie Baup, Julie Ferrier & Yolande Moreau.
Ce divertissement plutôt marrant et qui ne casse pas trois pattes à un canard a finit à la longue par me lasser.
nov. 1er, 2009
08:51 pm - SIN NOMBRE

Au Honduras, dans une favela de Tegucigalpa, le gang de la Mara Salvatrucha fait régner sa loi basée sur la terreur et les assassinats. Willy / Casper à peine sortie de l’adolescence appartient à cette organisation criminelle. Ses membres Casper ont troqué leur patronyme pour un pseudo. Casper (Edgar Flores) entraîne Benito, un tout jeune ado, dans sa tribu malgré l’interdiction inefficace de la grand mère de l’enfant. En guise d’intégration initiatique, Benito, bientôt Smiley, est violemment tabassé. Pour devenir mareros à part entière il devra abattre un prisonnier suspecté d’appartenir à un clan ennemi. La terreur et la violence constituent l’unique viatique d’une maffia qui défend un territoire laissé en jachère par un état impuissant.
Edgar Flores & Tenoch Mago
Parallèlement un père vient récupérer sa fille Sayra (Paulina Gaitan) pour l’embarquer dans un périple ferroviaire vers l’eldorado américain. Ils attendent avec de nombreux candidats au voyage l’arrivée d’un train de marchandise qui doit les rapprocher de la frontière américaine.
Du coup Casper n’a d’autre d’alternative que fuir. Il sait qu’il ne pourra échapper à la vendetta de la Mara dont les ramifications s’étendent à tout le pays… et au-delà. Les deux jeunes gens rassemblent leur solidarité dans une échappée hasardeuse.
Ce premier film de Cary Joji Fukunaga, un jeune réalisateur américain d’origine suédoise par sa mère et japonaise par son père! résonne d’autant plus fortement que nous avons en tête le meurtre récent du cinéaste photographe Christian Poveda qui achevait le tournage de La Vida loca un documentaire justement sur les gangs qui infestent l’Amérique latine jusque dans les banlieues californiennes.

Sin Nombre dans la première partie nous fait pénétrer ce monde des gangs. On voit des corps tatoués impressionnants, marque de l’appartenance indélébile au clan. Gare si on en sort ou si on s’aventure sur le territoire d’un autre clan. Vu la violence qui y règne rares sont ceux qui atteignent la trentaine. On se trouve en face d’individus qui ont abandonné toute perspective d’humanité. Le chef Lil Mago (Tenoch Huerta) tient dans ses bras son bébé alors qu’il fait trucider un ennemi !
Cette Mara salvatrucha condense les caractéristiques d’un groupe qui tourne le dos à la civilisation et régresse dans la bestialité. Le territoire devient l’obsession à sauvegarder. L’intrus est par essence un ennemi à éliminer. La filiation portée par un patronyme, c’est à dire inscrite dans une histoire collective, est évacuée au profit d’une nouvelle identité auto engendrée sous la forme d’un pseudo. Le langage disparaît pour laisser place au visuel (le tatouage) et au geste. La vie n’a plus de sens.
Dans la seconde partie le scénario s’attache à l’errance de Casper qui rejoint les centaines de migrants en quête d’un ailleurs supposé radieux. Je pensais aux films tels que Welcome, Frozen River avec ses individus en quête d'un pays plus accueillant au péril de leur vie.
Ici les trajectoires zigzaguent et sont incertaines. Elles finissent inévitablement par se heurter à des frontières de plus en plus infranchissables. Le film trouve dans cette partie des accents surprenants où l’humanité resurgit alors qu’elle semblait terrassée au début.
Cary Joji Fukunaga filme avec précision et avec une belle maîtrise photographique. Très belle séquence que l’entrée en gare du train de marchandise. Tel un monstre d’acier, il surgit de la nuit pour devenir le trans porteur des espérances des migrants.

Sin nombre reste un film sombre malgré la couleur et la luminosité des pays traversés (principalement le Mexique).
Sin nombre, film américain réalisé par Cary Joji Fukunaga (2009).
oct. 29e, 2009
07:10 pm - LE RUBAN BLANC

1913, quelque part en Prusse orientale, d’étranges évènements viennent bouleverser la vie tranquille d’une communauté villageoise. Un médecin à cheval est fauché par une corde malignement tendue entre deux arbres. Peu de temps après le jeune fils du baron est retrouvé ligoté et roué de coups. Malgré l’enquête nul coupable n’est trouvé. D’autres méfaits dont les conséquences auraient pu se révéler dramatiques viendront émailler l’existence au calme trompeur de cette bourgade.

Dans ce village aux traditions rurales bien ancrées la vie se déroule en silence sous les auspices autoritaires des adultes males et de leurs représentants. Le baron, scorie d’une noblesse en voie d’extinction, exploite sans vergogne la paysannerie, le pasteur veille au respect rigoureux d’une morale religieuse inflexible, le médecin et même l’instituteur participent au maintien de la cohésion sociale. Ceux d’en bas, les paysans, semblent accepter leur servitude en la reproduisant. De même que les femmes plutôt soumises et les enfants corsetés dans les affres d’une éducation qui ne tolère aucun laxisme. Qu’arrive-t-il dans ce décor champêtre où tout paraît idyllique à l’image de la bucolique campagne où jaillissent les blés mûrs. Ce n’est qu’apparence et à la veille de la première boucherie du vingtième siècle se cachent les germes des horreurs à venir.
Le scénario suit un déroulement narratif chronologique accompagné d’une réalisation très classique : images en noir et blanc qui accentuent les contrastes, peu de musique, absence d’effets cinématographiques afin d’épurer le propos.
L’histoire est racontée en voix off par l’instituteur une bonne quarantaine d’années après les faits. À la manière d’un analysant allongé sur un divan, il revient sur cette période en nous livrant ses souvenirs et il nous met en garde car il n’est plus très sûr de leur exactitude. Toutefois cette distance qu’il introduit va au contraire, par ses associations successives révéler une interprétation à défaut d’une vérité. On comprend qu’il tente de chercher, de dégager les causes, les racines d’un mal qui va emporter le siècle dans une folie meurtrière et dévastatrice.
Très vite nous somme pris par cette description des étranges accidents qui vont traverser cette communauté durant une année. Nous pénétrons dans les maisons et découvrons l’envers du décor. Le régisseur du baron frappe avec violence son fils coupable d’un modeste larcin. Le pasteur sermonne sa progéniture et il n’hésite pas à leur asséner des coups de verge pour tout écart de conduite. Et pour mieux les contraindre à suivre les préceptes de la religion il oblige ses deux aînés à arborer un ruban blanc accroché à leur bras. Symbole de pureté exhibée pour mieux les soumettre au renoncement de toute tentation malsaine. Il a en horreur le désir, l’appel des sens, de la chair à tel point qu’il fustige sans raisons véritables son fils Martin, de pensée et pratique masturbatoire. Le jeune ado soumis aux projections paternelles imbéciles ne peut répondre qu’en pleurant silencieusement. Puis joignant le geste au discours il le fait ficeler sur son lit la nuit.
Tout débordement pulsionnel doit demeurer interdit, à commencer par lui.

Et pourtant le désir ne demande qu’à s’exprimer. Mais les rigueurs d’une éducation alliée à une morale rétrograde qui cadenasse tout plaisir oblige les jeunes hommes et jeunes femmes à différer leur désir. Les plus jeunes faute de paroles audibles n’auront comme recours que des actes violents à l’allure terroriste. Ils deviennent les porte paroles , voire des justiciers. Ainsi le médecin qui s’autorise des libertés avec la morale en batifolant avec la sage femme sera la première victime d’un quasi attentat. La rumeur laissait entendre qu’il entretenait un libertinage inacceptable aux yeux des braves gens.
Le Ruban blanc pointe les pères et les porteurs de l’autorité comme responsables des petits maux à l’œuvre ici et qui s’amplifieront dans les années à venir. On pourra objecter que c’est un peu court… mais la force du film est de permettre au spectateur d’élaborer sa propre réflexion.
Lire ici une interview du réalisateur.
Le Ruban blanc, film allemand réalisé par Michael Haneke (2009).
sep. 30e, 2009
06:49 pm - LE MÈKONG DE LÂM DUC HIÊN

Ce fut un beau week-end ensoleillé de fin septembre. dédié à la fête des parcs et jardins à Paris. Au grée de nos pérégrinations, en haut du Boul’Mich’, on se heurte aux grilles du jardin du Luxembourg. Cette herse semble interdire l’accès au jardin dont la ville célèbre la fête. Agressive frontière entre la verdure et le bitume qui clôture la plupart des parcs parisiens. Heureusement depuis quelques années ces grilles accueillent des expositions de photographies.
Lâm Duc Hiên, né à Pakxé au Laos, a fuit la dictature communiste et les rives du Mékong lorsqu’il avait onze ans. Réfugié en France, il revient dans son pays en 1988. Depuis 1999 il a entrepris de remonter le fleuve en bateau et d’en ramener les images.
Accrochées aux grilles ses photos nous invitent à le suivre au fil de l’eau, au plus près des populations qui vivent le long des quatre mille cinq cents kilomètres.

Cette belle expo Mékong, histoires d’hommes fut l’occasion de nous remémorer des voyages où nous avions côtoyé ce puissant et généreux fleuve d’Asie. C’est à Xieng Kok tout au nord du Laos non loin de la frontière chinoise que nous débouchâmes sur le Mékong. Une vilaine route boueuse plonge vers le fleuve pour y déverser des centaines de camions chinois qui attendent des cargos pour transbahuter leur marchandise. Pas de quai, ni de grue, tout se porte à dos d’hommes ! Dans ce cul de sac nous avions témérairement embarqué sur une pirogue longue queue (speed boat) et surfer bruyamment à pleine vitesse vers Houei Xay. Descente périlleuse à slalomer entre les troncs d’arbres dérivant, les rochers et les tourbillons sur un fleuve sombre et sauvage au cœur du Triangle d’Or. Forêts profondes et peu hospitalières pour déboucher dans une large vallée à Luang Prabang. Ancienne capitale royale aux magnifiques temples bouddhistes dorés, parcourus par des cohortes de moines et dont les plus jeunes recherchaient notre compagnie pour discuter.

C’est par la route que nous rejoignîmes Ventiane avec une halte dans l’horrible bourg de Vang Vieng . Et pourtant la région est splendide avec ses pics karstiques qui rappellent la baie d’Halong. La capitale laotienne semble se désintéresser du fleuve. La berge s’amollit dans le fleuve et elle n’offre que quelques rares lieux de promenade. De l’autre côté on aperçoit une petite ville thaïe aux quais solides bien dessinés. La nuit tombée des centaines lampadaires scintillent en face et contrastent avec l’obscurité qui recouvre la rive laotienne.
Lors d’un autre voyage, au Cambodge, près de Siem Reap nous avions navigué sur le lac Tonlè Sap relié au Mékong par une rivière dont le cours s’inverse selon les saisons. A Phnom Penh l’eau du fleuve alimente les usines à glace que les bistrotiers n’hésitaient pas à remplir nos verres pour rafraîchir les boissons !
D’autres photos témoignent des ravages de l’histoire récente et actuelle et dont le photographe porte les stigmates. Mais souvent ce sont des photos de vie, de rêve, d’humanité que nous présente Lâm Duc Hiên.

Le Mékong, histoires d'hommes, exposition de photographies de Lâm Duc Hiën Jardin du Luxembourg jusqu'au 6 janvier 2010.
juin. 7e, 2009
07:53 pm - COURIR

J’aime l’activité sportive et je garde de bons souvenirs du livre d’Éric Fottorino, et aussi ceux de Nucera qui évoquent le vélo. J’étais impatient de découvrir ce court roman.
Courir débute à la veille de la 2eme guerre mondiale avec le portrait d’Émile, un adolescent tchèque de 17 ans. Il travaille dans l’usine de chaussures Bata de Zlín la ville où il habite. On pourrait y voir là une prédestinée, en fait pas pour le moment, car il se concentre sur ses cours du soir dans l’espoir de gravir les échelons professionnels. Il arbore constamment un beau sourire et il n’aime pas courir, tout comme son père qui considère cette activité comme improductive et onéreuse question ressemelage !
Il est obligé de participer à une petite compétition organisée par son entreprise, et à son grand étonnement il termine second. Puis son pays tombe sous la coupe des nazis et lors d’une nouvelle course, Émile se permet de devancer les soldats de la Wehrmacht. Faute d’autres activités, il prend plaisir à enchaîner les kilomètres de course à pied.
Après la guerre il persiste, et Émile devient champion régional et national. Il intègre l’armée où il continue à remporter de nombreuses victoires. L’auteur en francisant son prénom tente de nous inviter à suivre cette biographie avec une part de fiction. Il faut attendre les deux tiers du récit pour lire le nom de Zátopek. Un patronyme si facile à mémoriser dans toutes les langues.
La lecture du livre qui requiert la durée d’un marathon, se lit d’une traite, très facilement et n’oblige pas à reprendre son souffle.
Emil Zátopek au style si particulier.
Un style impossible. À se demander comment se débrouille Émile. Il y a des coureurs qui ont l’air de voler, d’autres de danser, d’autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l’air d’aller plus vite possible où on vient de les appeler. Émile, rien de tout ça. Émile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé en grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir.

L’auteur traite également par petites touches l’environnement politique. De l’éphémère république d’après guerre avant que tombée dans le giron soviétique elle ne devienne une république populaire avec le sinistre Gotwald et sa cohorte de procès de Prague et on pense à L’aveu de Arthur London. Puis de ces non moins sinistres successeurs jusqu’à cette lueur, cette éclaircie le temps d’un printemps avant que les pays frères ne viennent brutalement refroidir l’espérance d’un peuple. Émile traverse ses périodes en faisant le gros dos. Lui-même ne pouvant que peu sortir ou s’exprimer. Après avoir enduré les vexations, il se libère lors du printemps et ses déclarations le condamneront à un purgatoire. Lui le colonel se voit relégué dans une mine puis éboueur et enfin archiviste dans un sous sol…
Echenoz survole ce parcours hors du commun, de cette trajectoire qui le fit le plus grand coureur de fond de l’après guerre et une vie assez modeste et même tragique avant que La révolution de Velours le réhabilite.
Dans les pages où l’auteur évoque son entrainement sa rage de courir, se faire mal, d’aller toujours aux limites de son corps, je pensais à un livre de Marc Batard, un alpiniste qui adolescent partait seul courir pour endurcir son corps et son esprit. Il devint l’un des plus grands alpinistes des années 80 en enchainant d’incroyables exploits sportifs en montagne. Sa rage quasi masochiste cachait une douloureuse histoire qu’il raconte dans La sortie des cimes.
Pour Émile il y a une volonté différente, que l’auteur n’approfondit pas et c’est dommage. Je suis resté un peu sur ma faim, j’espérais que Echenoz nous parle de cette rage, de ce masochisme à courir durant des heures et qui devient une forme de plaisir avec la sécrétion d’endorphines dans le corps.
Du coup on attend les à-côtés, les évènements politiques, on guette avec impatience l’apparition de têtes connues comme les camarades français qui l’accueillaient au cross de l’Humanité.

mai. 29e, 2009
07:23 pm - UN AUTRE HOMME

Après Comme des voleurs(à l’est), un road-movie identitaire, Lionel Baier revient planter sa caméra dans sa Suisse vaudoise.
François (Robin Harsch) diplômé de littérature médiévale -ça me rappelle Odile (Sabine Azéma), le personnage de On connait la chanson de Resnais, spécialiste des chevaliers du Lac de Paladru- et fiancé à une institutrice en poste dans un coin paumé de la vallée de Joux, décroche un travail de pigiste pour la gazette locale. En plus de la rubrique passionnante des faits divers on lui demande de tenir la chronique cinéma du canard. En fait il doit pondre un petit texte suffisamment incitatif pour allécher l’autochtone à remplir la salle du ciné local. En contre partie la propriétaire verse au journal quelques subsides sous forme de publicité.
Natacha Koutchoumov & Robin Harsch
Aussi surprenant que cela puisse paraitre François est démuni devant la tache demandée. Que raconter sur des films qu’il n’a pas vu ? On ne lui demande pas grand-chose mais il est désemparé. En guise de premier papier il doit présenter Last Days de Gus Van Sant. Un peu par hasard il trouve une revue pour cinéphiles avertis au verbiage abscons qu’il s’empresse de piller allégrement. Il ne cherche même pas à modifier le texte qu’il reproduit tel quel. Il est vrai que cette revue n’est disponible que sur abonnement et destinée principalement aux germanoprotins. Il profite de ce travail pour participer à des projections de presse au cours desquelles il fait la connaissance de Rosa Rouge, critique réputée de cinéma dans le journal que dirige son père. François s’amourache de la péronnelle qui s’amuse à le faire courir. Cela nous vaut quelques savoureuses scènes dont un repas avec des baguettes qui trouvent une utilisation érotique cocasse. François se complait dans son mensonge, jusqu’au jour où la propriétaire du cinéma excédée par des critiques désobligeantes découvre l’éhonté stratagème du pseudo critique cinématographique.
Lionel Baier emploie le noir et blanc et se moque d’une certaine critique en la caricaturant. Cela reste assez drôle même si par moment on s’ennuie un peu. J’ai eu un peu de mal à accrocher à cette histoire. François ressemble un peu au Garçon stupide et cette fois dans un scénario plus travaillé. Le réalisateur nous montre qu’il aime filmer le corps masculin qu’il n’hésite pas à dénuder. L’actrice Natacha Koutchoumov que l’on retrouve pour la troisième fois campe avec justesse son personnage un tantinet venimeux.
Un autre homme réalisé avec les étudiants de cinéma se veut léger, et s’amuse à décrire les tics de personnes enfermées dans des postures. Rosa Rouge - quel nom ! auto proclamée critique s’ingénie à jouer un personnage infatué. François incapable d’imagination s’enfonce dans son imposture. Un film en demi teinte à l’ironie tendre parsemé de bons mots, et de références au cinéma.

D’autres avis ici.
mai. 26e, 2009
01:52 pm - PENSÉE MAGIQUE

J’avais lu Courir avec les ciseaux, son précédent roman qui raconte l’enfance et l’adolescence de l’auteur. Un itinéraire chaotique avec une mère déjantée pour ne pas dire folle et en guise de père substitutif le psychiatre maternel adepte de thérapie familiale permanente à domicile, bref totalement loufoque. Ceci dit Freud emmenait quelquefois ses patientes en vacances avec lui, très loin de la sacro-sainte règle d’abstinence de la psychanalyse. Le psychiatre totalement azimuté réussissant l’exploit de laisser le jeune Augusten aux prises avec l’un de ses patients qui au passage le viola ! Dans Pensée magique -concept psychologique- Augusten a la quarantaine et il nous livre son quotidien sous la forme d’une petite trentaine de vignettes comme autant d’instantanées de sa vie passée et actuelle.
Après une adolescence pour le moins cabossée, il a réussi à devenir publicitaire tout en menant une vie d’alcoolique qu’il raconte dans Déboires que je n’ai pas lu.
D’inégales saveurs et de drôlerie, il croque les travers de ses proches et de lui-même. Il apparaît tantôt comme un obsédé du désordre, mythomane, angoissé et toujours avec une pointe de dérision et d’humour. Au début cela suit une chronologie. De son enfance où il espère devenir un star de cinéma après avoir été choisi pour figurer dans un pub, puis il s’imagine issu d’une famille autrement plus excitante que la sienne, et on parcourt quelques épisodes de son adolescence. Il s’interroge sur son identité sexuelle et de la possibilité de changer de sexe. Il suit des cours dans une école pour devenir mannequin mais montre plus de disposition pour la position couchée que verticale. On sourit à l’évocation de ses tâtonnements pour devenir l’écrivain reconnu, ce qui n’était pas gagné d’avance compte tenu de son histoire.
Il reste attachant car il trouve le moyen de concentrer sur lui un panel de tares assez rare pour que ne nous laisser indifférent. Et puis son esprit s’égare dans l’imaginaire et il n’hésite pas à nous raconter des histoires abracadabrantesques, que ce soit des rats dans sa baignoire, d’une femme de ménage naine qui l’escroque sans vergogne. Bref il apparait tellement complexe que s’en est marrant. Il sait à l’occasion devenir plus intime, plus vrai quand il évoque son couple, l’amour qu’il partage avec Dennis. On a aussi droit à de savoureuses rencontres avec un prêtre, un psy et je prenais plaisir à passer d’un épisode à l’autre. On peut trouver l’exercice répétitif à la longue et l’ennui n’est pas loin heureusement que Burroughs manie adroitement l’humour et déniche dans ces anecdotes toujours l’occasion de repérer des traits de comportements révélateurs des nos mœurs.
Le site d’Augusten Burroughs et les cinq premières pages.
Matoo en parle aussi.

mai. 13e, 2009
05:15 pm - LA VAGUE

Les premières images nous montre un type au volant d’une Peugeot 504 roulant à grande vitesse sur une autoroute allemande avec la radio à fond qui diffuse du rock. C’est Rainer Wenger (Jürgen Vogel) un prof de philo ? d’un lycée de Berlin au look un peu marginal arborant des tee-shirt punk et destroy et des idées anarcho tiers mondialistes.
Jürgen Vogel
Wenger utilise les recettes de séduction groupale qui finissent de dissoudre les individualismes. L’adhésion des élèves obtenue, la cohésion des membres se fond dans une illusion groupale. L’indifférenciation devient la norme, chacun abandonne ses particularismes. En contre partie tous les individus de la classe, du groupe se sentent en sécurité sous la férule d’un autocrate charismatique. D’eux mêmes les élèves (mais peut on encore parler d’élèves ?) renforcent la solidité du groupe en se choisissant un nom, un symbole, des gestes d’appartenance au groupe. L’élément réfractaire, hostile se retrouve désigné comme bouc émissaire et il focalise sur sa personne toutes les projections négatives. Ceci renforce et accentue la cohésion du groupe.

Dennis Gansel et son scénariste reprennent le roman de Todd Strasser et une expérience similaire menée à Palo Alto pour la transposer à l’époque actuelle. Avec en toile de fond la question de savoir si les barbaries du 20eme siècle peuvent se reproduire. L’actualité fourmille d’exemples de sa réalité, de la Yougoslavie au Rwanda en passant par le Cambodge. À une échelle moindre il suffit d’observer les sectes, et tous les fanatismes.
Dennis Gansel déclare avoir été hanté d’apprendre que son grand père adoré avait été séduit par le nazisme et soldat dans la Wehrmacht. Il ajoute qu’il a peur que se reproduisent semblables phénomènes : l'individualisme et l'atomisation de nos sociétés ne pourront pas fonctionner éternellement. Un tel contexte créé inévitablement un vide, et le danger est qu'un nouveau "isme" se présente pour le remplir.
Je me suis essentiellement intéressé à la dynamique groupale illustrée dans ce film, et scotomisé la référence historique de la montée du nazisme et autres totalitarismes. Pourtant le réalisateur ne ménage pas les clins d’œil, lorsque l’on voit le prof s’exprimer de plus en plus comme un Hitler, adopter des postures mussoliniennes etc…
Le film ne fait pas dans la dentelle, et s’égare facilement dans la caricature. C’est un professeur avec une ascendance de fait sur ses élèves qui favorise cette évolution théoriquement trop belle pour être vraie. Des esprits jeunes, malléables, peu critiques malgré un passé ressassé au cours de leurs études.
Une fois obtenue leur consentement et leur indéfectible obéissance, il jouit de sa puissance… et renonce à tout esprit critique et se prend pour un gourou. L’interprétation de la perte de contrôle du groupe qui serait liée à son angoisse d’enseignant face à ses élèves paraît d’autant plus faiblarde qu’il est aussi entraîneur sportif.
La vague décrit fort pertinemment la psychologie des foules. Des individus tous différents qui s’abandonnent progressivement dans un même mouvement. Nous avons tous expérimentés ces phénomènes, au théâtre lors des applaudissements en cadence, dans les stades avec les ola etc. …
On peut s’étonner de l’abandon de quasiment toutes formes de raison de la part des participants. Pourtant elle existe mais toujours à la marge et le fait d’individus très marqués. Une adolescente refuse l’endoctrinement et la diminution de sa liberté, un fils à papa, dans un premier temps ne veut pas jouer. Mais la grande masse adhère à cette dynamique groupale jusqu’à attirer d’autres personnes.
Max Riemelt & Jürgen Vogel
Une fois la machine lancée et la servilité obtenue le professeur jouit de sa puissance, du pouvoir qu’il exerce sans la moindre objection des élèves. Le scénario laisse penser que sa fragilité psychologique serait inhérente au dérapage de l’expérience à son impossibilité de la contrôler, grisé par le pouvoir acquis.
Pour le drame on pointe l’élément faible qui trouve dans le groupe un moyen d’exister par une nouvelle identité. En bon petit soldat il est prêt à se sacrifier pour la cause.
Un film un peu trop démonstratif et qui chausse facilement les gros sabots du sensationnalisme. Reste une bonne illustration de la dynamique de groupe et du risque encouru par des utilisations au profit de pouvoirs totalitaires.
Lire ici des avis et la critique de Bernard A. sur Napola du même cinéaste.

mai. 12e, 2009
02:28 pm - UNE ÉDUCATION LIBERTINE

Du 14 au 17 mai se déroulera à Chambéry le Festival du 1er roman. Parmi les auteurs invités figure Jean-Baptiste Del Amo dont j’avais lu cet automne son roman Une éducation libertine. À cette époque j’avais parlé du roman de Tristan Garcia, La meilleure part des hommes, et pour se différencier de son homonyme publié au même moment par le même éditeur, il a choisi le patronyme de sa grand-mère del Amo. Voilà une excellente occasion de réparer mon oubli et de parler de ce roman qui nous prend aux tripes.
Gaspard, un jeune breton de dix sept ans débarque dans le nombril crasseux et puant de la France durant l’été 1761. Nous apprendrons plus tard ce qui l’a poussé à fuir la porcherie familiale pour l’aventure parisienne. D’une puanteur à l’autre car le jeune homme découvre un Paris pestilentiel assommé par une chaleur étouffante. C’est une immense cour des miracles en cette fin d’ère monarchique, un Paris grouillant d’une fange de loqueteux, de misère, de saleté auquel s’oppose celui des riches bourgeois et nobles. Deux mondes dissemblables, antagonistes que Gaspard désire franchir. Tel Rastignac il n’a de cesse de vouloir s’extraire du bas peuple pour entrer dans celui de la haute société, de la noblesse, du luxe. Collées à sa peau, ses origines paysannes le répugnent. Une mère qualifiée de truie et un père guère mieux estimé dont on apprendra à la fin du roman la tragique destinée.
Désargenté Gaspard s’enfonce dans les eaux troubles du Fleuve et amarre les billots de bois qui descendent la rivière pour un maigre salaire. Le Fleuve, jamais dénommé, charrie des tonnes immondices, de cadavres. Gaspard est à la fois fasciné et terrifié par cet immense égout qui scinde Paris. Il n’ose le franchir et il demeure un temps rive droite. Il rencontre Lucas dont il partage la couche avant de trouver une méchante chambre. Au sol une vilaine auréole, les vestiges d’excréments lâchés lors de la pendaison de l’infortuné locataire précédent. Dans une longue première partie l’auteur décrit avec une rare puissance la misère, la promiscuité, le règne des ordures, la laideur, les effluves humains et animaux nauséabonds qui enserrent la grande ville. Une narration corporelle, charnelle de cette urbanité. Les corps s’exhibent sans retenue et sans intimité. Jean Baptiste Del Amo ne ménage pas le lecteur dans ce tableau de la Seine parisienne.
Terrorisé par le Fleuve, notre héros amoral s’enhardit à le franchir et sur la rive gauche commence alors son ascension sociale. Engagé par un perruquier il endosse des habits plus respectables. Un des clients, le comte Étienne de V. le remarque et en fait son giton le temps d’une passade. Il l’habille, l’introduit dans de belles demeures, s’amuse avec ce freluquet qui ose souhaiter s’émanciper de sa condition sociale pour intégrer la sienne. Etienne de V. a beau ressembler à un libertin sadien, il n’en demeure pas moins soucieux de veiller aux respects de la différence des classes. Le comte après avoir profité de son corps le rejette comme un mouchoir usagé. Contrit par le soudain abandon, Gaspard refranchit le fleuve et s’enfonce dans la ville, goûte aux affres de la prostitution. Animé d’une volonté farouche, il parvient à se faire adopter par une famille noble, puis sans état d’âme il profite et monnaie ses charmes auprès de vieux nobles libidineux pour amasser une petite fortune.
La dernière partie du livre ne peut que décrire la chute du gigolo imposteur. Ne pouvant tenir sa place de gentilhomme, se sentant démasqué il scarifie profondément son corps comme pour mieux inscrire dans sa chair à moins que ce ne soit pour lui en ôter les traces les marques indélébiles de ses origines. L’abdomen apparut, la plaie se devina sous la maille d’un tulle. L’entaille avait été consciencieusement nettoyée et n’était qu’un trait sur l’épiderme. Gaspard observa la fente vultueuse, la chair concupiscente, se rassura de sa présence. Il se l’était infligée. Il doutait du geste, mais la plaie était la souveraineté qu’il possédait encore sur ce corps, du moins sa surface. « Que cache la plaie ? » dit Gaspard. Son regard se logea au fond de l’entaille où les tuméfactions de l’épiderme laissaient place à des teintes blondes et nacrées, aux amas de chair morte, aux dépôts écailleux. Gaspard eut pour ses sous-couches une aversion immédiate. Une certitude s’imposa : au plus profond de ce ventre logeaient les pires immondices, l’essence de sa corruption. La plaie, cette fenêtre, s’ouvrait sur l’obscénité et le désarmait.
Je retrouvais des accents du Villon de Jean Teulé, du Nécrophile de Gabrielle Wittkop certes dans une langue un peu moins luxuriante. Écrivain que cite l’auteur comme une de ses affluences ! Un roman charnel qui colle à la peau, qui exhale les sensations olfactives. Pour Jean-Baptiste Del Amo un roman doit hanter le lecteur, le pousser à la remise en question, tendre un miroir… transgresser. On est servi avec son premier roman situé au cœur du siècle des lumières qui dégage une richesse de sensations tout azimut.

avr. 28e, 2009
03:43 pm - VILLA AMALIA

Ann (Isabelle Huppert) roule en direction de la banlieue sud. C’est la nuit, il pleut, la visibilité n’est pas fameuse. Elle file son mari (Xavier Beauvois) qui rend visite à son amante. Défaite, elle voit ce qu’elle cherchait et attendait ? Un homme l’accoste, Georges (Jean-Hugues Anglade), un ancien ami de jeunesse qu’elle peine à reconnaître. De retour dans son appartement, elle décide de tout larguer. Pas seulement son mari volage mais aussi sa vie professionnelle de concertiste, et de fuir. Alors que tous, un jour ou l’autre, nous avons fantasmé cette possibilité, elle passe à l’acte et sans état d’âme. En deux temps trois mouvements elle se débarrasse de tous ses objets. L’appartement est vendu et Jean Michel Portal embarquent les trois pianos. Ce qu’elle ne peut pas vendre ou donner, elle le brûle comme les photos. Elle se coupe ses cheveux pour mieux signifier son changement d’identité, et son passé. Sa mère et ses amies ont droit à une dernière visite, et elle ne garde un lien qu’avec Georges, l’ami retrouvé.
Rien ne peut arrêter son échappée européenne, et à la manière d’un agent secret elle prend soin de brouiller son parcours, d’effacer ses traces avec obstination et une certaine violence. Comme elle a toujours fait dans ses rapports avec les autres. Je suis un peu brutale.

On la suit en bus, en train, en avion, vers le nord puis l’Allemagne, dans les Alpes qu’elle franchit à pied pour échouer sur une île au large de la côte amalfienne. Elle dégotte une baraque rouge isolée accrochée à la montagne qui surplombe une magnifique baie bleue quasi déserte. J’ai pensé au paysage près du monastère de Chozoviotissa sur l’île d’Amorgos.

Une pérégrination physique allégée de tous ses anciens attributs. Vêtements qu’elle jette et brûle, le portable soigneusement détruit, c’est une fuite motrice, même si on imagine qu’il s’agit bien sur d’un voyage intérieur. Fuite d’un passé douloureux qu’elle veut gommer. On s’interroge d’autant que le cinéaste est avare d’explication. On assemble les éléments du puzzle pour tenter une compréhension pour donner un sens au contraire du héros de Sean Penn dans Into the Wild. Ici Huppert s’ingénie à se perdre, à se vider physiquement et psychiquement jusqu’à se noyer. Comme s’il s’agissait de remonter au plus archaïque d’elle même.
Dans son refuge, un trou du monde merveilleux pour des vacances solitaires. Seule la jeune femme italienne qui l’a secourue de la noyade vient partager sa maison et son lit.

Sa mère se meurt et elle revient en coup de vent auprès de sa famille. Bref passage où elle croise son père, un homme qui l’avait abandonné et dont elle répète la conduite.
Benoît Jacquot filme au plus près l’errance d’Ann/Huppert. Il capte ses faits et gestes, son visage, son regard. Les paroles demeurent anecdotiques. Isabelle Huppert agit, se déplace, nage, marche. Lorsque des interlocuteurs lui parlent, ses réponses succinctes peuvent être ressenties comme violentes. George dont elle sait qu’il va mourir n’obtient rien, pas même un sursis, qu’elle reste un peu avec lui. La violence nous la ressentons dans son comportement. Les autres ne peuvent espérer qu’elle infléchisse ses décisions. Elle est entière, totale et fermée sur elle même dans une attitude un peu autiste.

C’est un trajet à l’intérieur d’elle même qu’elle suit et tant pis pour l’autre, les autres. On se doute qu’à la fin du film quelque chose va redémarrer mais entre temps elle aura asséché ses liens, pour recommencer une nouvelle vie.
Isabelle Huppert est quasiment sur tous les plans. Nous voyons à travers ses yeux. Toujours à hauteur humaine, il me semble qu’il n’y a ni contre plongé, ni vue plongeante. Elle regarde rarement l’autre, elle évite leur regard. Ce qui renforce l’aspect autiste de sa relation à autrui.
Il y a une petite scène curieuse, qui résume l’histoire. Lors de sa traversée des Alpes, elle franchit la frontière italienne et deux carabiniers lui demandent ses papiers qu’elle exhibe. Un des carabiniers se retourne, cueille une fleur et lui offre. Elle n’est pas arrivée au bout de son cheminement mais cette fleur donnée par un inconnu et acceptée illustre sa métamorphose en devenir. Une fleur, un air de musique la raccroche au monde sensible et à la vie.
Villa Amalia est portée par Isabelle Huppert et elle écrase le film de sa présence et de son talent. La musique aux sonorités modernes quelquefois dissonantes accompagne le cheminement de la protagoniste. On pourrait épiloguer sur sa psychologie. Benoît Jacquot évite l’explication. C’est au spectateur de remplir les questions qu’il se pose. Un film qui continue dans notre tête une fois les lumières rallumées.
S’il n’y a pas de choupinou dans le film, en revanche des personnages altersexuels sont présents. Georges dont le compagnon est décédé qui rentre un soir le visage tuméfié d’avoir voulu draguer des ragazzi, et Ann qui s’abandonne dans les bras de la belle italienne.
Villa Amalia, film français réalisé par Benoît Jacquot (2009). D’après le roman de Pascal Quignard.
avr. 24e, 2009
07:16 pm - PATRIK , AGE 1,5

Un couple emménage dans un coquet pavillon planté dans un quartier résidentiel d’une quelconque banlieue suédoise. Ils sont affairés à meubler la chambre qui recevra le bébé qu’ils souhaitent adopter. Göran (Gustaf Skarsgård) est médecin et Sven (Torkel Petersson) son viking de mari travaille dans une boite de com. Ils font connaissance avec leurs voisins, un panel de suédois moyens. Des familles, un beauf, des retraités, bref rien de bien original. D’abord fraîchement accueillis, ils sympathisent assez vite avec les quelques voisins ouverts.
Gustaf Skarsgård & Torkel Petersson
Leur demande d’adoption se heurte au refus de pays étrangers de confier un de leurs enfants à un couple d’hommes. Après une assez longue attente arrive la bonne nouvelle : on leur propose d’accueillir un orphelin suédois : Patrik 1,5 an. Mais quelle n’est pas leur surprise de voir débarquer non pas le bambin désiré mais un ado revêche de 15 ans. Il traîne un passé mouvementé scandé de fugues et de menus larcins. Pour couronner le tout, Patrik (Tom Ljungman) les insulte en tenant des propos homophobes. Sven s’engueule avec l’ado irascible et craint qu’il n’en profite pour les voler et même les poignarder. La lettre qui le présente mentionne son penchant pour les couteaux.

En attendant l’ouverture du service social qui s’occupe des adoptions ils doivent l’héberger tout le week-end. Goran tente en vain de tranquilliser son mari. En revanche il parvient à échanger avec l’ado. Lorsqu’ils raccompagnent Patrik au service social ils réalisent leur méprise. Une simple faute de frappe a glissé une virgule entre le 1 et le 5. Sven refuse de garder Patrik, quant à Göran, son empathie pour l’ado le conduit à l’accepter pour un temps en attendant que le service lui dégotte une autre famille d’accueil et qu’on leur confie un jeune enfant.
Énervé et s’estimant inaudible pour son mari, Sven s’adonne à la boisson. Et qu’est-ce qu’ils picolent ces suédois ! La présence de Patrik déchire le couple. Göran demande à son mari de quitter la maison. Le récit se poursuit avec de nombreux rebondissements.
Au départ on se dit que nous regardons une version suédoise de Pleasantville matinée de desesperate housewifes. La réalisatrice s’attarde sur les préparatifs de l’arrivée de l’enfant qui ne peut être dans l’esprit du couple qu’un bébé. Même en Suède où les altersexuels bénéficient des mêmes droits que les couples hétéros, l’adoption reste très difficile. En fait la seule possibilité proposée est un incasable qui a mis en échec tous les précédents placements. Quel individu ou couple consentirai à recevoir un ado ingérable ? À coup sûr c’est la peau de banane et la gamelle assurée pour l’inconscient ou le maso qui s’aventurerait dans une telle entreprise.
De fait Sven, dont l’adolescence chaotique puis un mariage soldé d’une adolescente hostile, veut s’épargner de (re)vivre un psychodrame permanent. Et le début de la cohabitation le conforte dans ses préventions. Insultes, claquages de portes, comportements clastiques, incompréhension mutuelle égayent et déstabilisent leur vie domestique. Patrik craint pour sa virginité ! Il ne peut se réfugier que dans la chambre décorée pour un nourrisson et équipée d’une caméra de surveillance bébé ! Difficile dans ces conditions d’investire un espace sécurisant et rassurant. Il est en sursis.


Pour leur part, Göran et Sven doivent faire le deuil d’une adoption idéalisée. Sven parti, les tensions diminuent. De petits riens en écoutes attentives, Patrik et Göran s’apprivoisent et établissent une relation apaisée. Chacun avance vers l’autre, ose dépasser ses a priori et apprend à se connaitre, à se respecter.
Cette comédie gentille dans sa forme aborde un thème de société actuel. Nos gays prides annuelles brandissent cette revendication de l’adoption qui enflamme les débats, hystérise les franges conservatrices et les culs bénis. Par petites touches, Ella Lemhagen dépeint les préjugés, les réactions outrancières, l’homophobie insidieuse. Elle relève avec subtilité le cheminement psychologique des protagonistes, leurs évolutions. Les acteurs accompagnent avec justesse et sensibilité leurs personnages sans tomber dans la caricature.
Ce n’est pas la première fois que le cinéma traite de ce sujet. On se souvient du magnifique Torch Song Trilogy (1988) qui se déroulait à New York. Le film de Paul Bogart optait pour un scénario plus radical. Il s’agissait d’un couple formé d’un artiste de cabaret et d’un jeune homme qui entreprenaient une démarche d’adoption. On leur confia un ado gay.
Ici la situation est plus convenue, un couple de bobos installés et qui présentent les garanties requises dans un pays ouvert à l’adoption pour les altersexuels.
Le cinéma suédois, comme la production scandinave nous ravit régulièrement de films sympathiques. Patrik age 1,5 ne déroge pas à la règle, cela donne une comédie rafraichissante, joyeuse et bienvenue dans un débat passionnel souvent outrancier qui recourt à l’insulte et l’ignorance. Au final une comédie alerte qui slalome astucieusement entre des clichés inhérents au genre et l’abord réussie d’une juste revendication.

avr. 23e, 2009
02:11 pm - LOVE OF SIAM


À l’école primaire, Mew est chahuté par des garçons qui le traitent de mauviette et de pianiste! Tong vole à son secours, récolte une rouste et son amitié. Il habite en face de l’appartement de Mew qui vit seul avec sa grand-mère. Orphelin, il est très attaché à cette grand mère qui se réfugie dans le passé de son mari musicien. La famille catholique de Tong parait heureuse, ils possèdent une belle maison. Le père a les yeux de Chimène pour sa grande fille Tang. Il intercède souvent auprès de sa femme afin qu’elle lui octroie plus d’indépendance. Lors d’un séjour à Chiang Mai, au nord de la Thaïlande, l’adolescente disparait alors que ses parents avaient accepté à contre cœur qu’elle randonne avec des amis. Ce drame les bouleverse profondément. Le père s’accuse de l’avoir autorisé à participer à cette funeste excursion. Tong trouve auprès de Mew du réconfort et en remerciement il lui offre un cadeau pour son anniversaire. Toutefois les parents déménagent laissant Mew seul et triste.
Witwisit Hiranyawongkul & Mario Mauer
Six années plus tard Mew (Witwisit Hiranyawongkul) compose et chante dans le groupe August, un boy’s band qui remporte du succès. Le choupinou Mew est courtisé en vain par sa voisine, Ying, la seule apparemment à ignorer qu’il est guère sensible aux charmes féminins. On se demande d’ailleurs s’il a conscience de son inappétence pour les filles. Une scène assez drôle le voit à un cours de secourisme. Son partenaire doit effectuer un bouche à bouche ce qui l’effraie d’autant. Il accuse Mew d’en profiter pour l’embrasser ! Ying décide de passer outre et à l’aide d’un manuel de superstitions elle teste différentes recettes pour s’attirer les faveurs de son voisin.
Tong (Mario Maurer), tout aussi craquant en plus costaud, termine sa scolarité au lycée. Il a une copine, la charmante Donut que tous les garçons de sa classe lui envient jalousement. Dans sa famille, c’est la grande déprime. Le père neurasthénique squatte le canapé à écluser des litres d’alcool. Il ne se remet pas de la disparition de sa fille chérie. Sa femme dirige la maisonnée. Le fils doit se plier aux exigences d’une mère qui régimente ses activités. Tong souffre dans ce climat pesant et oppressant. Les deux adolescents se croisent dans le quartier de Siam, un grand centre commercial où la jeunesse de Bangkok a l’habitude de déambuler. Ils renouent presque aussitôt leur relation. Avec surprise et plaisir chacun découvre qu’il n’a pas oublié son ancien ami. Ces retrouvailles relancent la créativité musicale de Mew. Pour sa part Tong en profite pour délaisser Donut avec laquelle il s’ennuie… à la grande consternation de ses copains.

Mew compose des chansons d’amour qui plaisent au producteur du groupe. Celui-ci demande à June, une jeune assistante de cornaquer le groupe, de fructifier leur renommé. Tong qui assiste aux répétitions du groupe fait sa connaissance et il est stupéfié de la ressemblance avec sa sœur. Elle est le sosie parfait de Tang. Il l’emmène rencontrer sa mère qui est aussi troublée. Elle lui propose de jouer le rôle de sa fille disparue en espérant ainsi sortir son mari de sa mélancolie. June se prête au jeu.
Lors d’une soirée pour fêter le retour de Tang/June, la mère surprend son fils embrasser tendrement Mew. Ne supportant pas cet amour elle interdit à Mew de le revoir. La castratrice argumente qu’elle souhaite que Tong réussisse ses études, décroche un bon métier et épouse une femme. Mew obtempère et coupe toutes relations avec son amant. Du coup il perd aussi son inspiration. Finalement Mew recouvre son talent de musicien. Tong outrepasse l’interdit maternel et se rend au concert du boy’s band, au mécontentement de Donut et aussi de Ying obligée de reconnaître l’altersexualité des deux adolescents. Après le concert Mew déclare à Tong je ne peux pas être ton petit ami mais cela ne veut pas dire que je ne t’aime pas. Rentré chez lui, Mew pleure doucement. On nous laisse imaginer la suite…
Un sympathique film thaïlandais. Une romance pour adolescents à connotation altersexuelle dont j’imagine que le réalisateur a voulu en atténuer le caractère trop explicite. Prudent, Chookiat Sakveerakul révèle qu’il a pris soin d’éviter le label gay pour son film et il note l’importance des réactions homophobes de certains spectateurs lors des projections.
La publicité en Thaïlande a édulcoré l’aspect gay en insistant sur les relations entre garçons et filles comme l’affiche tend à le souligner.

Toutefois l’amour entre les deux garçons est clairement évoqué, certes pudiquement et pris dans un ensemble de thèmes. Le réalisateur (26 ans) a voulu étoffer son scénario en abordant plusieurs thèmes, la sexualité des jeunes, la perte d’un être cher, l’acceptation du désir de l’autre, en créant une œuvre riche en détails. Comme le cérémonial catholique (les prières, la crèche, le sapin de Noël) dans un pays largement bouddhiste. La durée s’en ressent (2 h 30) et quelques coupures dynamiseraient et resserreraient le récit. Je ne vois pas ce qu’apporte l’épisode June. De même les nombreuses bleuettes chantées donnent une touche bollywoodienne inutile, certainement pour le spectateur occidental. On se console en admirant la charmante frimousse du chanteur.
Witwisit Hiranyawongkul
La longue introduction s’attarde sur la psychologie des personnages. Certains traits frôlent la caricature comme les couplages père/Tang et mère/Tong, illustration simpliste du classique Oedipe freudien. Plus nuancé le portrait de la mère dont le comportement et la personnalité s’avèrent plus adaptée. Elle campe une femme aux accents histrioniques, sa fille lui reproche de n’être jamais satisfaite. C’est pourquoi elle n’apprécie guère la bienveillance de son mari pour sa fille. Quand Tang disparaît, la mère se remet plus rapidement de la perte que ses hommes. Le père sombre dans une dépression mélancolique et le fils trouve auprès de Mew le réconfort. Par la suite son caractère se rigidifie, elle refuse que les autres puissent éprouver des désirs différents des siens. Elle n’accepte pas l’amitié et l’amour des deux garçons qui contredit son rêve d’avenir pour son fils. Mew s’extrait de l’emprise maternelle dans une scène où il exprime clairement que son désir peut être différent du sien et qu’elle doit le laisser décider de ses propres choix.
Les deux acteurs choupinesques endossent leur personnage avec naturel et sensibilité. Ils reconnaissent leur appréhension pour la gentille séquence du baiser. Dans un entretien Mario Maurer (Tong) de père allemand et de mère sino-thaïlandaise a déclaré j’étais nerveux, je n’avais jamais embrassé un homme, ni l’habitude d’embrasser tous les jours. Mon père m’a dit qu’il s’agissait juste d’un boulot et de ne pas trop m’en faire.
Mario Maurer
Le cinéma thaïlandais présente habituellement les homos de manière caricaturale ou dans des films transgenres tels que Beautiful boxer ou Satreelex, the Iron Ladies. Love of Siam se démarque des précédentes productions et, si on excepte Tropical Malady d’Apichatpong Weerasethakul et Bangkok Love Story de Poj Arnon (2007), le film aborde avec sincérité et réalisme la sexualité des jeunes gays. Chookiat Sakveerakul avait auparavant réalisé des films typiquement thaï comme Pisaj (2004), un film d’horreur et le thriller psychologique 13 beloved (2006).
Bien que le réalisateur s’en défende Love of Siam traite essentiellement de l’altersexualité chez les adolescents. Que ce soit dans la forme naturelle chez Mew ou dans sa reconnaissance et son acceptation chez Tong. De même que son appréhension par les jeunes, ambivalente et aussi acceptée. Elle reste plus problématique au niveau des adultes.
Love of Siam, un beautiful thing à la sauce thaï.
avr. 22e, 2009
07:45 am - FASHION VICTIMS

Wolfgang (Edgar Selge), la cinquantaine, VRP d’une boite de confection d’habillement spécialisé pour la ménagère campagnarde de plus de cinquante ans refuse d’inclure dans la nouvelle collection un tee-shirt tendance, un vêtement plus fashion, destiné à rajeunir l’image de la marque et capter une clientèle plus moderne. Son jeune collègue, Steven (Roman Knizka), saute sur l’occasion pour rafler cet article qui sied mieux à son profil de pédésexuel. Il se fait fort de le distribuer dans la région. S’engage alors une rivalité entre les deux représentants pour remplir leur carnet de commande auprès des détaillants.
Wolfgang a un fils Karsten (Florian Bartholomäi), un jeune étudiant bien sage qui se fait de l’argent de poche en rédigeant l’horoscope pour le journal local. Il doit s’envoler avec deux copines pour des vacances linguistiques en Espagne. Sur le chemin de l’aéroport, le père, au volant de sa nouvelle Mercedes Class-S, se fait retirer son permis pour excès de vitesse. Du coup il ordonne à Karsten de rester avec lui pour servir de chauffeur pendant sa campagne de démarchage. Á contre cœur le fils obtempère au diktat paternel.
Lors d’un déplacement Karsten croise Steven qui le drague, et surprise il se laisse séduire par le gai démarcheur. Évidemment Steven ignore qu’il est le fils de son collègue-concurrent. Les quiproquos vont s’enchainer. Pour Wolfgang tout fout le camp. Il se fait dépasser par Steven, il ne parvient plus à fourguer sa camelote ringarde. Son compte bancaire est à sec et sa femme veut le quitter. Elle ne supporte plus ses frasques, son intransigeance et son esprit obtus. Il s’enfonce de plus en plus dans le trou qu’avec persévérance il s’ingénie à creuser. Sa femme excédée par sa bêtise part se réfugier chez son amie Brigitta, une gretchen à l’allure butch croisée Walkyrie. Elle tient la maison d’hôtes qui accueille Steven.

La subtilité n’est pas la qualité essentielle de ce film qui nous gratifie d’un humour aussi digeste qu’une choucroute en plein été. Le film se traine de scènes attendues en situations convenues. On guette les séquences où apparaissent les deux tourtereaux pour se raccrocher au film.
En fait c’est un film consensuel, sans vraiment de conflit, ni de dramatisation. À peine une esquisse de critique de la société de consommation. Qui évite de s’interroger sur l’origine des vêtements fabriqués en Asie par de petites mains et de qualités douteuses. Wolfgang incarne le beauf moyen psychorigide plus soucieux de son paraître que des autres. Il lui importe d’avoir une grosse bagnole pour épater le voisin même s’il peine à la rentrer dans son garage.
Bref une comédie plan plan qui toutefois donne une vision tranquille de l’altersexualité. Certes Karsten n’ose pas évoquer son orientation sexuelle à ses parents mais lorsque celle ci s’actualise, il l’assume sereinement. Avec son air faussement boudeur, le charmant Florian Bartholomäi campe un grand adolescent à l’aise qui veille à concilier sa voie et à maintenir le bonheur familial.
On retrouvera cet acteur dans le film de Stephen Daldry Le liseur adapté du roman de Bernhard Schlinck. (Sortie prévue en juillet).
Roman Knizka & Florian Bartholomäi
Fashion Victims (Reine Geschmacksache), film allemand réalisé par Ingo Rasper (2007). Présenté au 8eme festival gay et lesbien Vues d’en face de Grenoble.

avr. 21e, 2009
07:17 am - EL NIÑO PEZ

Lucia Puenzo avant d’être cinéaste, est écrivain, et il y a une dizaine d’année, elle a publié El Niño Pez. Je n’ai pas lu le roman et le 8eme festival Vues d’En Face de Grenoble a eu la bonne idée de nous présenter en avant première française son adaptation cinématographique. Sa sortie est programmée pour le 6 mai .
Lala (Inés Efrón), une adolescente de bonne famille de Buenos Aires, aime passionnément la jeune femme qui travaille au service de sa famille. Cette jolie brune, la Guayi (Emme) originaire du Paraguay est venue se réfugier chez eux alors qu’elle avait treize ans. Le secret qu’elle porte se dévoilera au cours de l’histoire. Les deux jeunes femmes entretiennent des liens amoureux intenses et elles projettent de vivre toutes les deux ensemble. Si Lala n’a d’yeux que pour la domestique, La Guayi se laisse séduire facilement par les hommes. Un soir Lala aperçoit son père user d’une sorte de droit de cuissage avec la domestique. Désemparée elle laisse son père avaler le verre de lait empoisonné qu’elle s’était préparée. La police a tôt fait d’accuser la servante qui prend la poudre d’escampette. Lala se tait, et elle s’enfuit là où elle espère la rejoindre dans son village natal au bord du lac Ypoà dont une légende raconte qu’au fond du lac vit un enfant poisson, réincarnation d’un jeune enfant mort noyé.
Inés Efrón & Emme.
En fait à défaut de la retrouver, elle rencontre son père, chanteur de charme et elle découvre le secret de son amante. Á son retour chez elle, elle tente en vain de disculper son amie incarcérée qui préfère endosser le crime comme pour expier sa faute originelle.
La cinéaste ancre son scénario dans la réalité politique et sociale argentine. D’un côté une famille bourgeoise dominée par un père juge qui profite de sa position sociale et de l’autre une immigrée subissant la servitude de sa condition.
Lala traverse les barrières de classes mais de façon naïve alors que la Guayi ne se fait guère d’illusion sur l’impossibilité d’échapper à une destinée sociale. L’amour altersexuel des deux femmes n’est qu’une face de cette histoire.
La révolte de Lala apparait plus épidermique, elle n’est mue que par son désir de vivre avec son amante qu’elle connait depuis sa jeunesse. Son désir pour la servante est brulant, total, fusionnel. Cela la conduit à voler sa propre famille et à empoisonner son père par vengeance. Du côté de la domestique le désir est plus ambigu, en tout cas multiple, moins exclusif et partagé avec des hommes. La Guayi présente une complexité liée à son enfance, son origine que Lala tente de reconstruire.
La fin du film nous embarque dans une histoire limite abracadabrantesque qui nuit à la force du récit. En revanche, dans la partie road-movie, lorsque Lala part à la recherche de son amie au Paraguay le film emprunte une tonalité onirique, chargée de mystère qui allège le propos quelque peu côté manichéen de la fin de l’histoire.
De Lucia Puenzo j’avais vu son beau XXY qui interrogeait intelligemment la question du genre à travers l’histoire d’une adolescente à l’identité sexuée indéterminée (hermaphrodisme). Film rare pour une thématique « ovni » au cinéma qui est traitée avec sensibilité et tact.
On retrouve l’intérêt de cette réalisatrice pour l’élément aquatique. La légende de l’enfant poisson nous offre une belle séquence sur l’imaginaire et les mystères déjà présent dans XXY. De même Lucia Puenzo conserve un regard du point de vue de l’adolescence. Cela lui permet de décrire la passion propre à cet âge, des inquiétudes, de la fulgurance du désir, de ces retournements.
L’actrice Inés Efrón (Alex dans XXY) incarne merveilleusement bien cette adolescente passionnée. À ses côtés Mariela Vitale connue sous son nom de scène (une rockeuse) d’Emme affiche une belle générosité. Les deux actrices forment un couple solaire dans ce film sombre. On peut penser à un Thelma & Louise adolescent aux accents argentins.
Inés Efrón.
avr. 16e, 2009
09:38 pm - ITTY BITTY TITTY COMMITTEE

Voilà un film féministe très lesbien qui a un côté Bruce LaBruce (The Raspberry Reich), le porno en moins. À Los Angeles, Anna, une jeune fille timide bosse dans une clinique de chirurgie esthétique. Elle vient de se faire plaquer par sa petite copine et sa sœur aînée doit convoler en juste noce. Anna doit animer la soirée et elle n’a pas trop la tête à ce genre de réjouissances. Un soir, elle surprend Sadie en train de peinturlurer la vitrine de son lieu de travail. Au lieu d’alerter la police, elle se laisse flirter par la mignonne tagueuse qui l’entraîne dans son groupe d’agit-prop drollatiquement baptisé C(I)A : Clitos In Action.

La jeune Anna vit bien son altersexualité, bien acceptée par sa famille, ce qui ne l’empêche pas, par amour, de suivre Sadie et ces activistes rebelles au politiquement correct. Non violent, ce groupuscule de féministes et de transgenres s’attaque à toutes les représentations machistes qui dégradent l’image de la femme. Elles changent les mannequins trop sexistes, installent une statue effigie à la gloire d’Angela Davies qui a su garder son horrible coiffure. Jusqu’à leur action d’éclat très loufoque à la fin du film. Leur leitmotiv faites bouger votre clito !
Elles n’hésitent à jouer la provocation lorsqu’elles décident d’aller semer le bazar dans une manif pour le droit au mariage des gays. Elles s’insurgent contre cette revendication alors qu’en face des constipé(e)s du cul avec la Bible à la main insultent les partisans de l’égalité au mariage.
Je craignais un film mili-tante un peu pénible, et j’ai été agréablement surpris. Les
Itty Bitty Titty Committee garde toujours une fraîcheur, un peu naïve, certes, et qui donne ce long métrage plaisant à regarder. Itty Bitty Titty Committee réalisée par Jamie Babitt est son second film après But I’m A Cheerleader. Il est produit par l’association américaine « Power Up » qui milite pour la visibilité des lesbiennes dans les médias.
Nicole Vicius & Melonie Diaz.
avr. 6e, 2009
01:07 pm - COUNTRY TEACHER

Une agréable surprise ce Country Teacher, d’un tchèque dont le titre est en anglais comme son précédent film Something Like Happiness. Un titre genre : un instit de campagne aurait il une connotation péjorative ?
Petr (Pavel Liška) jeune professeur de biologie débarque dans la Bohême profonde au sud de Prague non loin de České Budějovice (je l’ai lu sur un autocar). Il cherche un lieu de tranquillité un peu comme l’escargot qui se réfugie dans sa coquille. Que fuit ou que recherche Petr pour venir se perdre dans un tel trou et enseigner à de jeunes enfants lui le prof de lycée ? Le directeur de l’école primaire qui l’accueille et le loge chez sa vieille mère lui demande la raison de sa mutation. Petr ne répond pas et le directeur dubitatif lui donne tout au plus six mois pour les quitter. Effectivement il doit avoir de « bonnes » raisons pour s’isoler dans ce patelin et accepter de partager une chambre chez une vieille qui laisse la télé allumée toute la nuit pour lui tenir compagnie, je suis moins seule ainsi.
Doucement l’histoire avance avec une description de l’environnement, des voisins, de la classe, rien de bien folichon. Et même déprimant dans cette collection de portraits d’individus esseulés qui se réunissent le samedi soir pour des beuveries ou des bals de campagne. Petr rencontre Marie (Zuzana Bydžovská), veuve d’un second mariage, et toujours inconsolée du départ de son premier mari qui l’a délaissé pour une plus belle. Elle élève son fils Lada (Ladislav Šedivý), âgé de dix sept ans qui l’aide aux travaux de la ferme.
Petr semble s’acclimater à cette ambiance agreste, il trinque et sympathise avec les paysans qui l’appellent monsieur le professeur. Quand il ne raconte pas la vie de la nature à ses jeunes élèves il muse dans la campagne verdoyante, s’allonge lire en haut des meules de foin.

Marie lui tourne autour, lui conte fleurette mais il demeure distant. Ils cueillent des cerises et on commence un peu à s’ennuyer. Fin du premier acte. Au suivant, Petr passe à Prague chez ses parents et l’on apprend ce que l’on subodorait, son altersexualité. Ses géniteurs compréhensifs l’avisent de trouver un compagnon, d’éviter de rester seul.
Un peu plus tard son ancien amant débarque chez lui et Petr le repousse ne l’aimant plus! Mais difficile de cadenasser les pulsions sexuelles d’autant qu’elles s’incarnent sous les traits de Lada. Bien qu’il baisouille avec une lycéenne praguoise en vacances chez ses grands parents, Petr le couve d’un regard de désir. Ça tombe bien, Marie qui en pince pour le prof mais imagine qu’il la repousse à cause de son âge lui demande d’aider scolairement son rejeton.

Dans un premier temps l’adolescent refuse préférant les jeux vidéos puis il accepte espérant ainsi plaire davantage à sa dulcinée qui le considère trop rustre. Petr socratise gentiment l’ado jusqu’au soir où Lada ivre échoue dans sa chambre. Ne pouvant retenir son envie, Petr s’enhardit, s’approche de l’ado assoupi et le caresse. Lada se réveille furieux et claque la porte. Dans le dernier acte le prof contrit de culpabilité sollicitera le pardon de Marie et de son fils.
Bodhan Sláma avec un scénario simple dans un décor bucolique un peu trompeur nous laisse du temps pour découvrir les protagonistes et nous immerger dans leur environnement campagnard. Le secret de Petr, sorte de haine de soi que représente son orientation sexuelle le pousse à ériger une barrière entre lui et les autres, à se replier sur lui même. Cette force négative se retrouve aussi à l’œuvre chez les autres protagonistes. Peu de temps auparavant Petr avait enjoint Lada de commencer par s’aimer s’il désirait (re)conquérir sa petite amie. Mais Petr lui-même ne parvient pas à assumer sa différence. C’est un peu le leitmotiv du film d’être en harmonie avec soi même, et de s’ouvrir aux autres.

La scène de la transgression de l’interdit, séquence centrale du film, va déclencher le processus de l’ouverture. Le cinéaste filme avec tact la scène d’attouchement furtif. Ce passage à l’acte figure la levée brutale du refoulement des désirs réprimés chez Petr. S’ensuit une dramatisation qui m’a fait craindre un dérapage sulpicien digne des films du siècle dernier qui abordait le thème douloureux de l’homosexualité. En fait l’altersexualité représente un prétexte pour décrire la solitude de ces personnages, et qu’au delà de cette singularité il est question de la rencontre avec l’autre, et de la capacité à pardonner. La dernière scène du film, très documentaire vétérinaire, montre les protagonistes solidaires pour mettre bas un veau. Une naissance toute symbolique voire un peu optimiste et naïve.
Country Teacher a un côté un peu rétro bien servi par des acteurs qui donne consistance à leur personnage.
Ici une interview du réalisateur.

Country Teacher (Venkovský učitel) film tchèque réalisé par Bodhan Sláma (2009).
avr. 5e, 2009
04:13 pm - DAVID LACHAPELLE

J’avais lu quelques mots sur ce photographe américain dont la Monnaie de Paris propose une rétrospective. J’étais un peu intrigué par le lieu de l’expo, l’Hôtel des Monnaies qui dans mon souvenir n’est pas spécialement dédié à ce type d’exhibition. Et de fait les lieux répondent assez mal à cette présentation de grandes photographies de David LaChapelle. Mis à part la première salle spacieuse, toutes les autres pièces n’offrent qu’un recul des plus sommaires ce qui nuit au plaisir de contempler les œuvres exposées.

Dans cette salle une très large composition intitulée Decadence : The Insufficiency Of All Things Attainable (2008) donne le ton. Une version moderne revue et corrigée du Jardin des Délices. Des corps nus allongés dans une incarnation de la Pietà font face à une paire de cochons dorés s’enculant en guise de Veau d’Or, et au-dessus deux énormes limousines dans une mise en scène critiquant la société de consommation. Au centre en guise de reine, une Paris Hilton trône fière de sa suffisance et de sa vacuité. Autour sont disposés des objets hétéroclites comme des seringues, panneaux publicitaires, et objets de luxe inutiles.
Puis on poursuit avec la thématique du déluge et on entre dans l’exiguïté. Le panneau Le déluge (2006) fait sept mètres de long et il est astucieusement installé dans un couloir … C’est à dire sans recul et surtout dans un endroit qui ne favorise pas l’arrêt !

Une composition marrante inspirée par Le déluge universel et Le jugement Dernier de Michel Ange. Une voiture s’enfonce dans l’eau, les phares encore allumés. À côté un superbe noir s’accroche à un poteau télégraphique. Le fronton du Caesars Palace s’effondre et disparaît sous les flots, ainsi que les enseignes publicitaires Gucci et Burger King.
Dans la série Déluge, notre monde est emporté par les flots, aussi bien les musées que les cathédrales. J’ai pensé au film de Jean-Michel Ribes Musée haut, Musée bas.
David LaChapelle mélange les genres. Le païen et le religieux télescopent de façon saisissante les discours contradictoires de notre époque. David LaChapelle semble navigué entre l’excès et un certain espoir dans une rédemption pouvant venir d’un mysticisme, du divin. Dans son œuvre Holy War, à une représentation pastorale avec Jésus et un agneau répond un carnage militaire bien sanglant.

L’excès se décline dans le monde du bling-bling, de l’artifice, du clinquant, des objets inutiles qui nous envahissent et nous submergent. Le photographe s’amuse à mettre en scène souvent de manière loufoque les outrances de la société de consommation.

Une femme écrasée par un énorme hamburger, une autre qui empale son 4X4 dans un pylône publicitaire Coca Cola. C’est souvent très kitsch et même très queer.
Les modèles se résument à des poupées Barbie pour les femmes et des Ken pour les hommes. Rares sont des personnages vieux ou ventripotent (dans le Déluge). Les garçons sont de beaux éphèbes la plupart du temps à poil ce qui ne gâche nullement le plaisir visuel. Quant aux femmes il s’agit de mannequins, des icônes glamour aux platines blondeurs.
C’est assez répétitif, mais jouissif de voir esquinter ces idoles modernes qui brillent par leur insignifiance. Dans une salle une série détonne Awakened . Des portraits d’hommes et de femmes anonymes flottent dans une sorte d’état d’apesanteur, en lévitation. Ils sbaignet dans une sorte d’aquarium. Douceur, calme, tranquillité se dégage de ces photos. Comme si ces personnages se trouvaient dans un entre-deux, de rêve, de béatitude. Ils portent des nom bibliques prophètes Job, Ruth …


L’exposition se termine par deux portraits en hommage à Andy Warhol, avant d’emprunter un étroit escalier de service pour une sortie qui résume malheureusement le cadre de cette exposition.
Ici de nombreuses photos de David LaChapelle.
Rétrospective de David LaChapelle, Monnaie de Paris jusqu’au 31 mai.
avr. 1er, 2009
07:24 pm - LES 3 ROYAUMES

Nous sommes en 208 après Jésus Christ en Chine. Bien que l’empereur Han Xiandi régnât sur cet empire, il était divisé en trois royaumes antagonistes. Le premier ministre, l’ambitieux Cao Cao (Zhang Fengyi) parvint à convaincre l’empereur de conquérir le royaume du Sud gouverné par Liu Bei. Confiant dans son triomphe militaire, il espérait ensuite ravir le trône. Devant la menace et l’écrasante force de Cao Cao, Liu Bei appela à la rescousse Wu, le troisième le roi, pour contenir l’appétit vorace de Cao Cao. Comprenant la nécessité de résister aux assauts du royaume du nord, les deux rois s’unirent afin de préserver l’intégrité de leur territoire. Apprenant cette alliance Cao Cao dépêchait une redoutable armada forte de 2000 bateaux ainsi qu’une armée de 800 000 soldats pour anéantir cette coalition commandée par Zhou Yu (Tony Leung) et Zhuge Liang (Takeshi Kaneshiro). On ne faisait pas dans la demi-mesure dans l’Empire du Milieux ! La confrontation eut lieu au bord du fleuve Yangtze à la Falaise Rouge qui donna son nom à cet évènement historique. Les forces en présence étaient disproportionnées, de 1 à 5 en faveur du félon Cao Cao ce qui rendit sa défaite extraordinaire.
Cao Cao, Zhang Fengyi
Le réalisateur John Woo s’est emparé de ce célèbre affrontement pour livrer un péplum à la chinoise. Depuis quelques années la production cinématographique chinoise nous habitue à des films de plus en plus hollywoodiens. Les 3 Royaumes marque une étape supplémentaire dans leur course pour rattraper et rivaliser avec les américains. Le recours aux images de synthèse permet de multiplier considérablement le nombre de bateaux et de figurants pour produire un spectacle pharaonique. J’ai lu que l’armée chinoise avait contribué à cette réalisation en amenant un millier de soldats !

Et le scénario ? ben pas grand chose. Cela se résume à une gigantesque baston, même si on a une petite trame et quelques séquences avant la grosse empoignade. Du fait du déséquilibre entre les belligérants, le David Zhou Yu devait imposer une incroyable stratégie militaire pour souhaiter stopper le Goliath Cao Cao. Dans un premier temps, nous assistons aux préparatifs et à quelques ruses avant que ne débute la bagarre qui va s’éterniser avec d’incessantes scènes de combat. Tantôt naval, terrestre, voire aérien car les acteurs jouent les Kung fu en exécutant moult sauts périlleux. Cela donne quelque fois des séquences où on ne peut s’empêcher de rire quand on voit un guerrier attraper au vol des flèches, des lances etc. … Je reconnais que ces intermèdes donnent un certain charme, voire une dérision qui allègent la redondance guerrière du film. Ainsi lors d’un exercice militaire Tony Leung entend le son d’une flûte jouée par un jeune berger. Il ordonne l’arrêt de l’entraînement pour écouter la mélodie. En plus d’être un fin stratège il possède l’oreille musicale ce qui l’amène à retailler le pipeau afin de rendre sa sonorité juste.
Dans cette immense fresque cinématographique nous avons droit à de superbes images dans un décor qui évoque celui de la magnifique rivière Li au sud de Guilin. Les scènes de combat s’apparentent à des chorégraphies avec de grands mouvements de foules, de cavalerie et d’infanterie. John Woo multiple les angles de vue, les plans généraux en alternance avec des plans rapprochés. C’est bluffant ! Mais cela demeure un peu creux et sans grande consistance. La version originale dure le double de temps de celle que nous voyons. Est elle plus étoffée au plan du scénario ?
Zhuge Liang , Takeshi Kaneshiro
Le film s’avère assez contenu dans la présentation de la violence. Il y a relativement peu d’images sanguinolentes ce qui surprend dans la cinématographie actuelle. On voit assez peu de membres coupés, de têtes qui valdinguent. Certes les corps transpercés de flèches abondent mais à la manière des films plus anciens, l’hémoglobine se fait discrète. Et pourtant ce fut une belle boucherie ! On notera au passage l’avance technologique de la Chine à cette époque qui connaissait la poudre, l’arbalète etc. .
Dans ce film très masculin, la présence des femmes se condense sur le personnage de la reine. Reine guerrière puisqu’elle participe au combat corps et âme. On pourrait subodorer une relation homosensuelle entre les deux alliés. Zhou Yu promène un air un peu hautain et Zhuge Liang un détachement qui pourrait laisser penser à une certaine connivence amoureuse entre les deux, mais bon je m’égare et c’est certainement une façon d’étoffer ce film qui me fait rêver ainsi.
Zhou Yu, Tony Leung Chiu Wai
mar. 24e, 2009
08:32 pm - UNE FAMILLE BRÉSILIENNE

Dans l’immense mégapole de São Paulo, quatre frères tentent de trouver leur voie pour survivre. Nés de pères différents et inconnus, ils entourent leur mère Cleuza (Sandra Corveloni) enceinte d’un cinquième enfant. Le dimanche elle encourage virilement l’équipe locale de football les Corinthians. Elle clame énergiquement qu’ils n’ont pas besoin de père et qu’elle assume tous les rôles ! Ils vivent entassés dans bicoque minable dans un quartier périphérique à l’abandon.
Pour vivre Cleuza fait des ménages au noir au centre ville chez une bourgeoise qui l’emploie et la traite avec condescendance.
L’aîné Denis (João Baldasserini) slalome dangereusement au milieu de la circulation au guidon de sa moto comme coursier pour un maigre salaire. Juste de quoi payer les frais médicaux de son gamin qui vit avec sa mère dans une autre maison. Il vit d’expédients souvent à la limite de la légalité. Au contraire son cadet, Dinho (José Geraldo Rodrigues), bosse dans une station service et passe tout son temps libre chez les pentecôtistes de l’Assembleia de Deus. Sa foi et son engagement dans la communauté religieuse donnent un sens à son existence en le préservant d’une tentation de la délinquance.
Vicinius de Oliveira, José Geraldo Rodrigues, Kaïque Jesus Santos & João Baldasserini.
Quatre frères, quatre trajectoires et autant de manière de survivre dans un environnement hostile sous le regard d’une mère phallique attentive à sa progéniture. En l’absence de repères paternels, ils suivent, de façon excessive, des parcours différents pour aménager ce manque. Denis toujours sur le fil sur sa bécane, flirte avec la mort et la délinquance. Dinho s’investit à outrance dans l’appartenance à sa communauté religieuse. Dario souhaite se fondre dans un groupe sous la férule d’un entraîneur. Reginaldo exprime clairement ce désir d’identification paternelle au cours sa quête effrénée.
Walter Salles filme ces cinq portraits avec un réalisme cru au plus près de ses personnages. On frôle les voitures et les camions à côté du coursier, on passe le ballon à Dario sur le terrain de foot, on prie dans l’église avec Dinho, et on accompagne Reginaldo dans ses pérégrinations urbaines.
Chacun déroule son récit feuilletonesque qui s’entrecroise, se répond. Dans cette violence urbaine l’avenir est rarement radieux, plutôt bouché comme l’évier de la cuisine de Cleuza.
La narration est tendue, et fluide, on passe de l’un à l’autre toujours dans une tension, une urgence, une fragilité à l’image du pays. Reste la confiance qui habite les protagonistes d’un jour meilleur. Le désir d’échapper à une destiné tragique qui semble inéluctable les conduit à puiser dans leur ressource. Le réalisateur filme un Brésil dur, âpre, sans avenir. Ces personnages tentent d’échapper à cet environnement déprimant. Des échappatoires restent possibles à l’instar des voies suivies par ces acteurs.
Le cinéaste abandonne le mélo sympa de Central do Brasil pour une illustration naturaliste du Brésil actuel.
Une famille brésilienne rejoint la fille du RER dans cette interrogation sur une société aux repères flous, aux absences paternelles et en quête d’identité.
Sandra Corveloni
mar. 23e, 2009
07:55 pm - LA FILLE DU RER

Nous connaissons le sujet de La fille du RER. En juillet 2004, une jeune femme inventa une agression à caractère antisémite dans un train et deux jours plus tard elle se rétractait en avouant son mensonge. Entre temps les médias et la classe politique s’étaient emparés du fait divers en dénonçant la montée des actes antisémites et l’indifférence des passagers du RER.
André Téchiné reprend cette histoire qu’il a réécrit à partir de la pièce de Jean-Marie Besset. Deux actes rythment le film. Le premier sobrement intitulé les circonstances décrit la vie de Jeanne (Èmilie Dequenne). Une jeune femme un peu perdue, sans travail, qui se déplace en roller, elle glisse… Louise (Catherine Deneuve), sa mère, veuve depuis belle lurette crèche dans un pavillon de banlieue en contrebas de la voie ferrée du RER. Assistante maternelle elle accueille et garde de jeunes enfants. Une mère attentive aux enfants des autres et aussi à la sienne qu’elle aimerait plus autonome et capable de décrocher un emploi. Une mère trop bonne, trop parfaite sommes nous tentés de penser. Elle lui proposera d’aller frapper à la porte de l’avocat Samuel Bleistein (Michel Blanc), un copain de jeunesse qui l’avait dragué l’espace d’un été.
Jeanne rencontre ou c’est plutôt Franck (Nicolas Duvauchelle), étudiant à l’INSEP et lutteur de haut niveau qui l’alpague lors d’une balade et ils finissent par sortir ensemble.

Le film s’appesanti sur la mise en place de cette relation, avec l’usage du chat sur Internet. On sent que Jeanne éprouve des difficultés à s’engager dans cette relation amoureuse. De son côté Franck se méfie de cette fille menteuse, velléitaire mais il accepte de vivre avec elle. Franck cache ses combines de petit dealer et il finit par se faire coffrer. Jeanne déboussolée, se sentant abandonnée invente assez rapidement une prétendue agression. En guise de viatique elle exhibe au commissariat où elle dépose plainte quelques petites scarifications faciales, des croix gammées dessinées sur le ventre qu’elle s’est faite. S’ensuit alors un emballement médiatique qui résulte d’une volonté politique d’exploiter cette affaire sans vérification préalable et sérieuse du témoignage de Jeanne.
Parallèlement on s’invite dans la famille des Bleistein où l’on découvre Samuel le patriarche devenu riche et célèbre. Son fils Alex (Mathieu Demy), le cul entre deux chaises professionnelles et sentimentales, divorce de Judith (Ronit Elkabetz) qui travaille dans le cabinet de son père. Leur fils Nathan, prépare sa Bar Mitsvah. Le réalisateur s’intéresse à cette famille aisée, traversée par des questions identitaires selon les générations. La belle fille de Samuel incarne une certaine tradition juive alors que son ex-mari Alex personnifie un juif non pratiquant et même areligieux. Nathan posera la question de l’identité, de sa judéité au cours d’un repas de famille juste avant sa Bar Mitsvah.
Michel Blanc, Mathieu Demy & Ronit Elkabetz
On essaie de comprendre ce qui a poussé Jeanne à une telle conduite. Téchiné expose quelques pièces. Faute d’éléments tangibles compréhensibles, nous en sommes réduits à des hypothèses. J’ai fait ça pour qu’on m’aime baragouine Jeanne déphasée. Le cinéaste suggère sans chercher à démontrer. Y-a-t-il un sens à cet acte ? Difficile de répondre, et le réalisateur nous laisse le soin d’élaborer une interprétation. Mais est-ce possible ? On a le sentiment d’un passage à l’acte, d’un court circuitage de la pensée.
Je crois toutefois que le réalisateur insiste sur la question de l’identité. Ce questionnement identitaire est récurrent dans son cinéma. Des Roseaux sauvages, à Loin etc., il interroge régulièrement cette thématique. Jeanne s’empare d’une identité (juive) qu’elle s’approprie pour devenir une victime comme serait sensée l’être les juifs. Une espèce de télescopage entre son ressenti actuel de femme perdue, abandonnée, de victime sociale qu’elle transforme en victime antisémite. Manière à elle de relier sa mère à un amour de jeunesse et aussi de s’inventer une filiation paternelle de substitution. Cela reste une hypothèse.
Quant à la dimension médiatique, du raffut orchestré par la classe politique et les médias, le cinéaste indique fermement qu’il y a eu une volonté de s’emparer de ce fait divers et de l’instrumentaliser pour dénoncer la violence dans les banlieues, de stigmatiser une fois de plus la jeunesse des banlieues. Cet aspect est réglé en deux répliques.
Emilie Dequenne
C’est un beau film déroutant, qui laisse le spectateur dans une certaine expectative et sur une note assez pessimiste.
Lire ici des avis.
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